
Voici trois journaux télévisés. Ils commencent en général par le même type de rituel inaugural. Le premier est un Journal de la télévision nationale française, et les deux autres sont des journaux de la télévision nationale béninoise. Observez la première minute d’ouverture de ces journaux. Et si vous êtes observateur, dites la différence entre les journaux béninois et le journal français. Si vous ne trouvez pas, lisez l’article en dessous
Dès qu’il a été aux commandes du pays, Yayi Boni s’est résolu à faire du régionalisme sa raison d’être politique. Il s’agissait d’un régionalisme décomplexé même s’il est inspiré par un complexe d’infériorité, un désir de vengeance sans autre justification qu’idéologique et émotionnelle. Le régionalisme existait avant mais Yayi Boni l’a systématisé, codifié, et en a fait une philosophie d’État.
Sa région à lui est imaginaire. Elle va des Collines — le chevet de l’ancien Zou avec lequel elle partage une affinité culturelle héritée de l’histoire aussi violente ou tumultueuse soit-elle — et le Nord, ce vaste Nord indistinct et présenté dans le récit régionaliste comme la boule de Parménide, une unité monolithique indifférenciée et sans histoire, par opposition au Sud où ça grouille de différences et d’oppositions mais aussi de haines fratricides de tout côté.
Dès lors, la grande affaire de Yayi Boni c’est de faire profiter les « siens » du gâteau national dont il est le grand pâtissier.
La tactique du régionalisme au Bénin est basée sur un bouquet de consensus frauduleux.
Le premier de ces consensus consiste à dire qu’il y a un Nord et un Sud, considérés comme des entités délimitables de façon univoque.
Le deuxième consensus –hérité des manœuvres politiciennes de Kérékou et systématisé par Yayi Boni – est ce qu’on peut appeler la « nordification » de tout ce qui au Bénin n’est pas Aja/Fon ou alliés. Cette conception a expliqué la tendance qui, sous Kérékou a mis en valeur des personnages comme Séfou Fagbohoun, Kamarou Fassasi, ou même Christian Lagnidé, etc… Le discours consiste à dire, « vous êtes Yoruba/Nago donc vous n’êtes pas Adja/Fon, vous l’êtes d’autant moins que ces gens-là ne vous on jamais traités tendrement, donc vous pouvez monter dans le même bateau nordique que nous ». C’est une version régionaliste de l’antique théorie de diviser pour régner. Pour Yayi Boni qui se dit lui-même Nago le jour et Bariba la nuit, le Sud est tout ce qui n’est pas Adja/Fon.
Le troisième consensus frauduleux a affecté aux régions ainsi conçues leur valeur voire leur poids sociopolitique sur la base de la parité, en référence implicite à la parité homme /femme. Or la parité homme/femme contient un principe d’égalité, basé sur l’équiprobabilité de la fréquence des deux sexes au sein d’une population humaine.
Mais au Bénin de Yayi Boni, une fois l’idée douteuse de Nord/Sud acceptée pour ce qu’elle est ou ce qu’elle n’est pas, force est de constater qu’elle n’entraîne en rien l’idée de parité. Démographiquement, le Sud est au moins deux fois plus peuplé que le Nord. Quand on y ajoute la plus grande avance sociologique du Sud sur le Nord, qui est héritée de l’histoire – au moins coloniale – force est de constater que du point de vue de l’origine régionale des cadres, le Sud jouit d’une avance considérable sur le Nord, dans un rapport minimal de 1 pour 3.
Malgré tout cela, sévit plus que jamais sous Yayi le dogme de la parité Nord/Sud. Le consensus frauduleux compénètre les actes administratifs et toute l’organisation de la structure territoriale. Et enfin de compte ce qui est naturalisé sous l’idée de la parité Nord/Sud n’est qu’une subversion de la réalité. Il ne rend pas raison par exemple du rapport du nombre de représentants politiques émanant de chacune de ces régions. Il est vrai que la structure territoriale doit prendre en compte plusieurs paramètres dont ceux de l’étendue et de la démographie. Ce qui aboutit au Nord à des départements ou des communes d’une très faible densité, comparée aux départements et communes du Sud.
Sur la base de ces consensus frauduleux, Yayi Boni a cultivé le champ de son activité régionaliste, irrigué par le fleuve des nominations basées sur l’appartenance ethnique. Il est vrai que dans nos pays, la politique n’est rien d’autre qu’une occasion de jouir, de profiter du bien collectif. A défaut de faire jouir toute la nation comme le promet l’homme politique avant son élection, le président tout puissant se cantonne à la mission devenue existentielle dans le cas de Yayi Boni, de faire jouir les « siens », en priorité sinon en exclusivité. Et Yayi Boni a fait de ce programme délirant une passion, une philosophie politique, une occupation à temps plein, le but final de son action politique ; et ce au mépris du bon sens, mû seulement par un sourd sentiment de vengeance sans autre justification qu’émotionnelle. Pour cela, Yayi Boni cache ses méfaits derrière les consensus frauduleux.
Ainsi, pour les grosses nominations — Ministres, DG de société publiques, etc., Yayi Boni nomme autant de gens de sa région imaginaire que de gens de la région opposée. Du coup, il a beau jeu de faire passer dans les esprits cette parité pour la norme et pour une forme de justice régionale qui vont de soi. Mais il s’agit d’une parité apparente sans aucun fondement réel. Car en vérité, à supposer que les Ministres et autres DG doivent être dans un État de droit des représentants régionaux, ethniques, départementaux, communaux ou tribaux, rien ne dit qu’a priori le Nord et le Sud soient logés à la même enseigne. Cette égalité est d’autant plus contradictoire que dans le récit de la division régionaliste, le Nord est toujours considéré comme uni, là où le Sud est considéré comme divers sinon divisé ; une représentation dont l’effet performatif est indéniable.
Ensuite –et c’est là où le régionalisme de Yayi Boni a complètement empoisonné le tissu social national — dans toute la structure sociale invisible, parce qu’échappant au regard national direct, la précaution du respect de la parité Nord/Sud, ostentatoirement agitée n’est plus de mise. Toute la masse des nominations invisibles dans le tissu social national sont fantaisistes, des nominations inspirées par la vengeance idéologique, effectuées en dépit du bon sens, pour caser les siens, se donner du plaisir de faire comme on veut. Dans cette orgie de nominations fantaisistes, la parité Nord/Sud devient dégénérée, et dans bien des cas on frôle facilement les 95 % de nominations en faveur de la région imaginaire de Yayi Boni.
Or, un tel déséquilibre n’est rien moins que scandaleux et obscène. Mais comme le montre le sans-gêne avec lequel il a lancé Lionel Zinsou dans la course présidentielle, Yayi Boni se soucie de l’obscène ou du scandaleux comme d’une guigne. Il est le maître absolu, et aime penser qu’à ce titre, seule sa volonté règne jusque dans ses excès les plus pervers et les plus insensés. Cela se réalise d’autant plus que cette masse de nominations fantaisistes et ethniquement déséquilibrées est complètement invisible ; rien ou nul ne peut les dénoncer ; du reste — et les promoteurs de ce système inique le savent trop bien — à vouloir trop les dénoncer, on risque de passer soi-même pour un régionaliste.
Seules les affaires qui défraient la chronique, comme celles des concours frauduleux, révèlent ces excès et cette culture de l’injustice régionaliste imposée par Yayi Boni.
Mais dans un organe de presse comme la télévision nationale, il y a une partie visible et une partie invisible. Si sur dix personnes visibles à l’écran dans une chaîne de télévision neuf sont issues d’une seule et même région, qui du reste n’est pas connue pour la meilleure qualité socioprofessionnelle comparée de ses originaires, comment cacher ce biais qui saute aux yeux à l’écran ? Comment cacher à l’écran l’obscénité qui ne se lie pas sur les visages autrement qu’en occultant les noms qui sont les indicateurs naturels de l’identité ethnique ?
Ajasa Bamidele
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