
Dans un court essai, le sociologue Bernard Lahire démontre l’absurdité des raisonnements anti-sociologiques qui se diffusent dans les médias comme dans la sphère politique. Il propose une défense et illustration du caractère à la fois scientifique et émancipateur de la discipline.
En finir avec les raisonnements viciés, trompeurs voire tout simplement stupides de l’anti-sociologie ordinaire, voilà un programme qui est à la fois nécessaire et infaisable. C’est nécessaire, d’une part, parce que la sociologie recèle des concepts et des grilles d’analyse qui enrichissent l’intelligence du monde social et, pourquoi pas aussi, les répertoires d’action et d’émancipation. D’autre part, ce programme tient néanmoins de l’utopie intellectuelle car les sophismes et les raccourcis interprétatifs que les sociologues s’épuisent à déconstruire ne sont pas près de disparaître. C’est que ça résiste. Si elles sont lues correctement, les explications sociologiques ont en effet de quoi désillusionner les champions de l’individualisme conquérant et du sujet absolument libre de ses choix et de ses pensées, mais aussi celles et ceux qui ont intérêt à ce que les mécanismes au principe de leur pouvoir restent ignorés des classes sociales dominées.
Mais, quand bien même cette lutte est sisyphéenne, rien n’interdit de gravir encore la montagne des préjugés. Pour la sociologie, le dernier livre de Bernard Lahire, s’y risque. Rompant avec les lourds volumes que le sociologue a publiés ces dernières années, ce nouveau livre est court (183 pages) et concis. C’est une mise au point argumentée ou, au vu de la conjoncture historique qui est la nôtre, un manuel de résistance. Pour qui est à court d’arguments lors des disputes sur les « excuses sociologiques » et/ou les injonctions à justifier jusqu’à l’existence de la sociologie, il sera d’un grand secours. B. Lahire l’a rédigé pour des « non-professionnels de la sociologie », mais tous les amateurs de sociologie (et de sciences humaines et sociales en général) trouveront profit à le lire, quels que soient leur statut et les paradigmes dont ils pourraient se réclamer.
En finir (encore) avec l’« ère des généralités »
À l’origine de Pour la sociologie, une exaspération, une indignation : la prolifération de discours hâbleurs et demi-habiles sur le « sociologisme », et plus simplement une haine de la sociologie. En avril 2015, Philippe Val en a servi la caricature dans l’essai qu’il venait de publier, Malaise dans l’inculture (Grasset). C’est une véritable machine de guerre, dont la réception est d’autant plus vive que P. Val est l’ancien directeur de la rédaction de Charlie Hebdo, qu’il dispose d’entrées dans les médias et s’exprime partout où il p/veut au lendemain des attentats des 7 et 9 janvier 2015. Pour P. Val, le « sociologisme » est le péché ultime et la cause de tous les maux (terrorisme, crime, déclin des valeurs et de la morale, etc.). C’est la même rengaine, avec ou sans -isme : la sociologie déresponsabilise, elle excuse cela même qu’il s’agit de condamner, elle est le ferment de la « bien-pensance ».
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