Publié dans Essai

Le Noir, le Blanc et leur Singe

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En Russie, un Grand Magasin est épinglé pour vente de paravents commerciaux figurant Obama en singe. L’une des images de ces paravents étant devenue virale sur la toile, a suscité la vive protestation de l’ambassade américaine à Moscou.
Le panneau affichait un calendrier de l’année 2016, année du singe en Chine, qui fut le prétexte malin de cette caricature considérée comme raciste par la partie américaine.

blog1La question que pose cet incident est de savoir pourquoi la comparaison avec le singe, moins que la comparaison avec d’autres animaux, est d’emblée considérée comme raciste. Et pourquoi c’est le Noir qui est élu victime idéale sinon naturelle de cette sorte d’insulte. D’une manière générale, tout dépend de quel point de vue intentionnelle on se situe. En effet, d’un certain point de vue, comparer un homme à un animal est un type d’insulte universelle partagée par toutes les cultures et qui ne connote pas spécifiquement une intention raciste. Du reste, nombre de comparaisons avec des animaux peuvent s’avérer intentionnellement positives, surtout lorsque, au-delà de la métaphore, nous avons affaire à une identification revendiquée comme totem ou comme emblème.
Mais le cas du singe est spécial. En général, la comparaison avec le singe est perçue sous l’angle critique de l’évolutionnisme darwinien. Cette perception est confortée par le fait que l’Afrique porte le fardeau du discours des origines, avec son statut archéologique de berceau de l’humanité. Dans la lignée de l’homo sapiens ou de l’homo faber, le singe est considéré comme la limite inférieure. Or le discours raciste dans le genre humain est le discours qui non seulement constitue les races en tant qu’entité anthropologique génétiquement distincte mais les ordonne du supérieur à l’inférieur selon des critères culturels arbitraires, c’est-à-dire de la plus intelligente à la plus bête.
blog1Dans un monde dominé par des hommes à peau claire, le discours raciste à tendance à trouver parmi les groupes humains à peau sombre la queue de la série décroissante des races ainsi constituées. Cette série partant de la race qui s’autoproclame blanche à celles qu’elle enferme dans le noir. Or, comme il se trouve que ce classement correspond aussi à l’ordre politique du monde qu’il ne fait que réfléter — les Noirs, qu’il ne faut d’ailleurs pas confondre avec tous ceux qui ont la peau noire, depuis au moins 500 ans, sont les groupes humains les plus faibles et donc les plus dominés — les Noirs qui en sont les victimes absolues — sont tenues pour la queue de l’humanité, donc la tête humaine des grands singes.
Sans compter que les singes abondent sans doute plus en Afrique qu’ailleurs, et que le représentation de l’animalité colle hélas à la peau africaine, peut-on dire que la propension à assimiler l’Africain à un singe, qui a atteint un certain degré d’universalité, aurait partie liée avec une quelconque ressemblance entre l’Africain et le singe ? Rien n’est moins sûr, puisqu’il existe une variété de singes selon les continents — aussi bien des singes blancs que des singes noirs, des singes à nez plat et des singes à nez long.
En fait, l’association de la représentation du singe au Noir est une réduction fonctionnelle délibérée qui découle d’une part du besoin chez le Blanc d’exorciser l’angoisse de la différence dans un monde où il s’est toujours cru seul et où l’autre est au mieux une découverte ; et d’autre part elle traduit la volonté de dénégation symbolique de la main basse faite par le Blanc sur les ressources matérielles et humaines du monde dont une grande partie provient de l’Afrique. En assimilant collectivement l’Afrique à une terre de singes, l’Occident capitaliste justifie sa mainmise sur ce continent considéré alors d’un point de vue anthropologique comme une tabula rasa.
A s’en tenir à la thématique du mimétisme qui est au principe de la représentation du singe — le singe étant l’animal qui imite l’homme — on constate que dans une première approche, le Noir, comparé à d’autres races non-blanches, n’est pas celle qui imite le plus le Blanc.
Un coup d’œil à l’histoire de l’appropriation des technologies — scientifiques, militaires, médicales, agricoles, mécaniques, etc. — de ces cents dernières années montre que les Asiatiques, — Japonais, Coréens, Chinois, Thaïlandais, Vietnamiens, etc…– se sont montrés plus performants dans l’imitation du Blanc que les Noirs. Pour autant, ce n’est pas à la race jaune que colle l’assimilation au singe, péjorative voire passablement raciste, mais à la race noire. C’est qu’en l’occurrence, les Jaunes bénéficient d’un double préjugé favorable — historique et sociologique. D’une part, la race jaune est dépositaire d’une organisation sociale qui la rend à même de s’approprier collectivement les technologies occidentales par mimétisme, mais un mimétisme maîtrisé et transcendant. D’autre part, l’argument principal du racisme dérivant du jugement des œuvres collectives, le Blanc qui porte ce jugement a l’obligeance de reconnaître que les Asiatiques en général et les Jaunes en particulier furent sur ce terrain-là, dans une ère reculée, ses maîtres incontestés. Ce complexe rétrospectif tempère chez lui le jugement négatif sur les Jaunes. D’une manière évidente, le jugement d’infériorité raciale qui sanctionne les préjugés racistes, aussi fonctionnel soit-il, ramène pragmatiquement tout à la mesure des performances technologiques des uns et des autres — fût-ce dans le passé ou dans le présent. Au tribunal du jugement raciste, les Noirs subissent le verdict maximal parce qu’ils sont considérés comme une race n’ayant rien fabriqué de significatif, de respectable ou d’impressionnant. C’est pour cela que le Blanc qui s’estime actuellement le roi des fabricants et qui reconnaît la noblesse historique des Asiatiques en la matière, renvoie le Noir vers l’animalité du singe, qui n’a pas inventé grand chose non plus. De plus, les Noirs sont souvent à la traîne et ne sont que des consommateurs passifs de tous les objets fabriqués dans le monde moderne, qu’ils échangent au pire avec leur corps et leur servilité, au mieux avec les ressources matérielles de leur sol ou de leur sous-sol. C’est la perception de cette passivité qui colle à la peau du Noir et excite la réduction raciste du Noir au rang de singe par les Blancs et les autres races plus ou moins bien cotées en matière des œuvres de civilisation.
Pour en revenir à Obama, son assimilation au singe est d’abord une manière de le renvoyer à son origine africaine, à travers la représentation collective des Blancs, à la couleur noire de sa peau. Dans l’esprit de ceux qui manient ces images, ce seul rappel est censé faire mal, censé rabattre son caquet à quelqu’un qui par ailleurs à la prétention d’être l’homme le plus puissant du monde. Quand la dispute politique tourne à l’invective, c’est que la bourse des arguments est à sec. L’acte de racisme idéal en Occident est un acte commis par un Blanc contre la personne d’un non-Blanc, et plus particulièrement un Noir. On imagine difficilement le contraire. Cela dénote du fait que le Blanc éprouve un besoin irrépressible à agresser le Noir. Ce besoin est fonctionnel, comme nous l’avons relevé plus haut. Il découle des rapports historiquement existants entre l’Occident et l’Afrique, les Blancs et les Noirs. Les uns ont été les maîtres, les autres des esclaves ; les uns sont dominants les autres sont dominés. Tant que continuera la domination/exploitation de l’Afrique et des Noirs dont les discours et les actes racistes sont à la fois la dénégation cathartique et la justification, l’Africain sera toujours assimilé à un singe.
Mais pour que cette assimilation raciste perde du crédit, le Noir, qu’il soit Obama ou l’Africain lambda, doit se redresser et éviter d’y prêter flanc.

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