Le régionalisme, on le sait, est une plaie du corps politique de l’Afrique, plus ou moins gangrenée, selon les régimes et les pays ; il amène la médiocrité, la pauvreté s’il n’est pas à terme source de conflits ou de guerres fratricides. Mais, contrairement à la perception générale, le régionalisme n’est pas seulement une voie facile choisie par un régime donné, en liaison avec son intention ou agenda idéologique ; il découle en grande partie de la nature de la politique en Afrique et sa pratique conséquente. Cette nature est tributaire d’un hiatus historique qui met en dissonance la manière de faire et les attentes politiques héritées d’une histoire pré-coloniale entravée et ses exigences modernes. La particularité de ce hiatus consiste, à distance réelle des exigences et principes modernes dont les pré-réquisits historiques et moraux sont inexistants, à paraître imiter les formes de ces principes modernes, en substituant les reliques de la pensée politique antique aux valeurs de la modernité politique. Ainsi, là où dans les démocraties modernes, les idées opposées sont rationnellement en lutte pour le pouvoir, chez nous, l’acquisition du pouvoir est inspirée par et basée sur des sentiments d’appartenance religieuse, ethnique, régionaliste, etc. Les amis politiques sont de fait non pas des amis en idées clairement établies par des théories connues, en lutte pour le bien être social et national ( libéralisme/conservatisme, par exemple) mais des commensaux ethniques figés dans une posture de défense des intérêts sinon de la prépondérance ethnique. C’est l’équivalence logique de l’amitié politique avec l’identité ethnique — le fait qu’un parti politique tende à être un parti ethnique — qui rend raison de la fatalité du régionalisme, qui pour une part s’impose à l’homme politique africain, fût-il armé de la meilleure volonté contre les travers de l’irrationalité en politique.
En toute logique et en principe, le seul domaine où le régionalisme est à la fois inévitable et fondée est l’exercice du pouvoir législatif. En effet, à ce niveau, les élus sont référés à leur appartenance régionale liée à leurs circonscriptions et le sont parce qu’ils sont censés les représenter immédiatement, même lorsque, à cet égard, ils sont des représentants nationaux.
Or, au Bénin, sans doute comme ailleurs en Afrique, non satisfaits de ce rôle de représentant d’une circonscription législative régionalement déterminée comme partie intégrante de la nation, le pouvoir politique, dans tous les autres secteurs de la vie publique, s’enferme systématiquement dans une pratique méthodique de distribution régionaliste des nominations — ministérielles, administratives, managériales, etc.. — s’exposant par là de fait au risque de la médiocrité.
Dans le meilleur des cas, cette distribution régionaliste des nominations reproduit le ratio région/nation de chaque localité telle que, dans un schéma correct, la représentation nationale en est le reflet. Mais ce cas idéal, qui est déjà une aberration, jure avec la réalité des pratiques aveugles du régionalisme. Car tout le monde sait que, loin de viser à une redistribution équitable, le régionalisme est, dans une logique passionnelle injuste, d’abord et avant tout l’expression de la supériorité léonine de ses promoteurs. Dans ce cas, est-on en droit de se demander, à quoi bon ce redoublement régionaliste opéré dans des secteurs de compétence au risque d’enrôler des légions d’intrus qui n’auront pour eux que d’appartenir à la région des puissants du moment ?
Mais l’usage politique et politicien de cette distribution régionaliste des nominations par le pouvoir est de notoriété publique. Ainsi, comme on a pu le voir avec Yayi Boni, les Ministres, les Directeurs de société, les cadres, parce qu’ils sont nommés par le Président, sont considérés et se comportent comme des conscrits de son armée politique avec chacun son grade et son poste. A partir du moment où ils sont nommés sous des motivations régionalistes évidentes, ils deviennent ouvertement pour le pouvoir des espèces de délégués ethniques du gouvernement. Alors que toute cette armée dépasse en nombre l’Assemblée nationale, elle se fait et assume de fait le rôle de représentant politique du parti au pouvoir, et plus exactement du Président de la République auquel elle est obligée. Cette armée de serviteurs zélés assume au quotidien mais surtout à l’occasion d’événements politiques majeurs — élections ou campagnes diverses — le rôle de coursiers politiques en usant et en abusant des moyens de l’État, et ce à l’image du chef de l’Etat, dans le geste même de leur nomination abusive.
Comme on le voit, les chemins qui de là conduisent aux sources diverses et variées de la corruption sont légions, balisés et protégés par le pouvoir ( le récent rejet de la demande d’immunité du Ministre Kassa est une illustration de cette protection) qui en est le premier promoteur et l’ultime bénéficiaire. Tel est donc le mécanisme ambigu du régionalisme, qui est l’une des causes du retard africain. Consubstantielle à la conception de la politique en Afrique, — qui loin d’être la vie de la cité comme le voulaient les Grecs est plutôt la bonne vie d’une tourbe infecte de pilleurs impénitents — prise au piège des contradictions non résolues héritées de l’histoire, le fléau régionaliste s’impose en partie comme un ascendant idéologique et pratique auquel les meilleures volontés ont du mal à échapper. Dès lors, toute la vie publique, et les meilleures professions de foi républicaines ne sont sous nos tropiques africains que pur folklore.
Dr Atinpahun Boniface

