Sur le plan des media, la pauvreté et la misère des contenus vous prennent à la gorge. Et ce dans tous les types de media sans exception. L’une des préoccupations des Béninois, c’est de paraître faire et être comme tout le monde, comme on est ailleurs et partout. Comme on parle actuellement de réseaux sociaux, les journaux — imprimés ou audiovisuels — aiment sacrifier eux aussi à cette désignation à la mode qui, en l’occurrence, est synonyme de Facebook à travers des pages d’une pauvreté renversante rien que des échanges sommaires ou des étalages d’opinions grossières, obtuses ou vides de pertinence.
Mais comme dans le monde entier notamment en France, on entend parler de réseaux sociaux, appellation qui renvoie à/et recouvre une réalité autrement plus riche et diversifiée, eh bien le Béninois aussi fait usage sans retenue de ce terme dans lequel rien de ce qu’il y met n’atteint la cheville de ce qu’y mettent ceux qui ont la paternité de ce terme.
Il en est de l’usage abusif et illusoire des termes que des techniques ou des objets, systèmes, instruments ou machines auxquels ils réfèrent. Ainsi, au Bénin, les gens — État, pouvoirs publics et usagers — diront qu’existe le téléphone portable ou internet, ou même l’électricité, mais la réalité de ce à quoi renvoient ces termes est incommensurable à la réalité à laquelle ces mêmes termes renvoient dans les pays d’où nous viennent ces techniques et ces systèmes. Bien souvent, sous les mêmes désignations, entre ce qui se passe ici et ailleurs, la différence est de nature.
Par exemple, la notion de courant électrique en français signifie que l’énergie électrique est constante, sans arrêt et est en flux continu. Mais comment appeler du même nom l’approvisionnement électrique du Bénin qui est épileptique ? Comment désigner une connexion internet où, bien souvent, on ne met pas moins d’une demi-heure pour avoir accès à un simple courriel ? Que dire lorsque l’accès à des sites communs est laborieux et presque jamais abouti ? Comment alors qualifier — dans une culture portée à l’abus du terme de « réseaux sociaux » la dimension d’interactivité directe qui caractérise cette sociabilité lorsque la connexion, à l’image du courant électrique, est congénitalement instable ?
En ce qui concerne les quotidiens écrits — papier ou en ligne — il est de notoriété publique qu’ils sont vides, grimaçants, et sur le plan déontologique, une insulte à l’éthique du journalisme. Ce sont tous des tribunes politiques, torchons publicitaires stipendiés qui se répandent volontiers en louanges ou en attaques en fonction des intérêts ponctuels du donneur d’ordre. Aucun esprit de recherche ni de curiosité, aucun courant d’idées ni d’originalité ou d’imagination culturelles ou intellectuelles. La qualité des prestations est lamentable. sur le plan du contenu, de la rédaction, de l’analyse ou ce qui en tient lieu ou même de l’objectivité factuelle. Souvent c’est un journalisme d’opinion à charge ou de parti-pris sans nuance. La politique en est le thème exclusif, et dans la politique, les faits et gestes d’une caste de soi-disant présidents de ceci, présidents de cela sont les plus prisés parce que ceux-ci sont à la fois les vedettes et les casqueurs d’élites : on ne prête qu’aux riches. La culture est inexistante dans les journaux. Même ceux qui s’y essaient parfois en trompe-l’œil, pour avoir l’air de parler de culture comme on parle de « réseaux sociaux » lorsqu’il ne s’agit que de mesquins borborygmes sur Facebook, ceux qui essaient d’en faire un masque à leur vocation essentielle de feuille de chou politique ne tiennent pas la route longtemps, et ont vite fait le tour du propriétaire d’une maison culturelle aux dimensions casanières bien étroites.
Dans un tel contexte, les chroniques, les éditoriaux et les opinions de quelques princes ou intellectuels putatifs, borgnes aux royaumes des aveugles, ont la vedette et tiennent le haut du pavé d’une route insensée qui ne mène nulle part. Et tout se limite au fait qu’on a bien parlé ou écrit le français, ou qu’on a pris soin de citer Victor Hugo ou la Fontaine…
En ce qui concerne les media audiovisuels, la situation est encore plus grave, plus préoccupante et pour tout dire plus lamentable. Parce que tributaire d’une culture orale ou la parole, la visuel et le geste tiennent une place de choix, la société est dans son ensemble très sensible et vulnérable à l’influence des media audiovisuels. Sur ce secteur condamné à offrir du divertissement et où la concurrence pousse les chaînes à émettre 24/24, les thèmes phares sont, à l’instar de ce qui se passe dans les quotidiens, la politique sous toutes ses formes, et la musique. Ici plus qu’ailleurs l’aliénation culturelle et morale domine. Tout se fait par mimétisme direct de l’étranger — occidental, c’est-à-dire français — ou africain — francophone surtout. La danse qui accompagne et vient en appui gestuel à la musique a jeté un dévolu aveugle sur l’obscène, le sexuel, le licencieux, le graveleux, la concupiscence, la provocation, à l’exclusion de toute autre considération, sans subtilité mais de manière grossière, quasi bestiale. Elle est souvent un moment de glorification de la bestialité par opposition à la finesse, et à l’intériorité esthétique. Le piège s’est refermé sur la représentation par la médiation de l’appropriation du regard que le blanc, dans son racisme primitif et les conditionnements inhérents à sa culture judéo chrétienne faite d’astreinte et de refoulements des pulsions et des émotions vitales, a jeté d’entrée sur la danse du noir africain, perçue comme moment extatique d’expression sexuelle. Pour le Blanc, les gestes de nos danses étaient sexuels et diaboliques. Et lorsque le racisme s’est voulu un tant soi peu pragmatique, si la diabolisation est passée au second plan, dans un Occident qui se venge à rebours de ses auto-flagellations judéo-chrétiennes du passé, le sexe s’est jeté à corps perdu dans un procès de libération qui compense par des excès et des provocations, son enfermement initial. Spectateur aliéné, inconscient et irréfléchi de ce procès, le nègre, sans demander son reste comprend comme apologie de ses valeurs la sexualisation à outrance des gestes chorégraphiques de sa culture, et s’appropriant à son tour ce regard biaisé, le systématise, l’exaspère pour ensuite le revendiquer comme sa chose la plus moderne. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui, au risque de dévoyer la jeunesse, la danse et la musique qui depuis toujours ont été les sources de joie, d’éducation physique, gestuelle, morale et sociale, sont devenues dans les télévisions et à travers les clips vidéos l’hymne d’un nouveau Sodome.
A côté de la danse et de la musique avec leur effet moralement dévastateur, un autre travers de la télévision et des medias audiovisuels béninois en général est l’influence étrangère à laquelle notre actuelle condition de pays francophone prête main forte. Il s’agit du bourrage de larges espaces de diffusion par des œuvres ou programmes datés qui ont été conçus ailleurs pour des spectateurs de sociétés très différentes des nôtres. Or ces œuvres et programmes sont déversées dans la vue et l’esprit de nos pauvres téléspectateurs — jeunes et moins jeunes — qui sont exposés à des scènes choquantes, violentes à caractère idéologiques, politiques, sexuels, pornographiques dont les spectateurs originaux ont les clés ou l’antidote mais dont la nature, les formes et les intentions heurtent nos valeurs, notre sensibilité collective et nos intérêts. Et nulle part aucune autorité, aucun pouvoir public ne s’émeut du danger et des conséquences graves de cette exposition qui est une agression culturelle, morale, idéologique et pédagogique de notre société.
La face la plus insidieuse de ces agressions est constituée de documentaires français ou occidentaux datant de Mathusalem et dont l’usage implicite est de servir de caution de sérieux, et de faire amende honorable après les trombes d’insanités déversées dans la conscience estourbie et la vue médusée du téléspectateur béninois.
Mais qui peut défendre sérieusement nos chances de nous sortir de notre condition de misère avec ce genre de dérives, de laisser aller, et de refus d’assumer sa conscience ? Seule la classe des bourgeois compradores intermédiaire des blancs dont elle défend les valeurs et les intérêts s’en tirera à plus ou moins bon compte. Et pour combien de temps, du reste ? Pour la plus grande majorité des Béninois et des Africains, ce sera misère comme d’habitude !
Athanase Bakpé

