Le Mythe de la Liberté d’Expression

cossi bio osse3L’évolution dialectique des deux sphères de la pensée et de la politique en Occident a conduit à la démocratie d’une part et à la liberté d’expression et de pensée d’autre part. De même que la sphère politique s’est émancipée de la tutelle religieuse pour donner la séparation de l’église et de l’État. Le cadre légal et axiologique de cette séparation est placée sous l’égide de la laïcité.
En France, dans le domaine de la littérature et de la pensée, de Rabelais à Desproges en passant par Voltaire, la liberté d’expression a tracé un long chemin de combat qui a croisé celui de la politique. Ainsi, la liberté d’opinion et d’expression est l’une des premières libertés politiques ; plus généralement elle relève du domaine des libertés fondamentales reconnues par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Cette liberté, qui va de pair avec la liberté d’information et plus spécifiquement la liberté de presse, est aussi l’histoire de l’arbitraire de la censure et son évolution vers un cadre légal rationnel.

Malgré son triomphe historique reconnu et protégé par le droit international, en Occident et en France notamment, la liberté d’expression connaît certaines restrictions, qui sont fixées par la loi ; parce que jugées nécessaires au respect des droits et de la réputation d’autrui. Ces restrictions touchent aux raisons sécuritaires ou au droit des individus, mais elles concernent aussi les valeurs, par exemple l’interdiction de nier les génocides.
Une fois que la liberté d’expression est amenée en Occident au niveau d’une valeur cardinale presque dogmatique, sa nature mythique s’insère à la fois au creux de l’exaspération de ce dogme au mépris de ses limites, et de sa relativité culturelle. Ainsi, dans les pays où la censure d’État n’obéit pas à la même rationalité légale, l’Occident, oublieux de sa dimension historique et dialectique, appose un jugement a priori sur des pratiques isolées de leur contexte socioéconomique et historique et considérées comme contraires aux droits de l’homme. Et dans ce jugement et par lui, l’Occident porte la liberté d’expression au niveau d’une exigence de civilisation à laquelle manqueraient certaines cultures de par le monde.
Le caractère mythique de la liberté d’expression, c’est-à-dire la façon dont elle est élevée au niveau d’une valeur sacrosainte, expression du rayonnement moral, intellectuelle et philosophique de l’Occident, est pour le moins idéologique et abstrait, au sens hégélien du terme. D’entrée, ce caractère est mis à rude épreuve par l’existence de sérieuses restrictions. L’exemple le plus criant en France est l’article 14 de la loi du 16 juillet 1949 qui règlemente « les publications présentant un danger pour la jeunesse en raison de leur caractère licencieux ou pornographique ou de la place faite au crime, à la violence, à la discrimination ou à la haine raciale, à l’incitation à l’usage, à la détention ou au trafic de stupéfiant ».
À côté de ces restrictions, il y a aussi la manière sélective dont elles sont mises en œuvre qui pose problème. En effet, en tout cas en ce qui concerne la France, l’existence d’un deux-poids-deux-mesures dans l’incrimination des atteintes à la discrimination ou à l’insulte raciale, qui est sévère et intransigeante dans certains cas à l’exclusion de tous les autres, est une réalité qui enlève au mythe de la liberté d’expression toute sa valeur absolue. Par exemple à moins que la victime ne soit un ministre du gouvernement, l’insulte raciste à l’égard d’un Noir est moins audible ou dramatique qu’à l’égard d’individus d’autres catégories considérées par ailleurs comme des minorités. La publicité sur la liberté d’expression en Occident reçoit tout son lustre de la comparaison avec les pratiques de répression à l’échelle internationale. Bien qu’elle mette en jeu une dimension morale et politique universelle, la détermination culturelle de la liberté d’expression ne doit pas être seulement constatée, elle doit aussi être reconnue et prise en compte. Dans ce domaine comme dans d’autres, bien qu’il accepte l’existence de sociétés en déphasage économique et organisationnel par rapport à lui, comme si les mœurs et les valeurs étaient des notions a priori, l’Occident fait preuve d’une bonne volonté éthique à la fois déplacée et aveugle. Il y a bien sûr les régimes dictatoriaux sans nécessité, mais il y a aussi des sociétés différentes dans leur sensibilité et dans leurs valeurs. Renvoyant dos à dos ses diverses réalités, l’Occident prend un aveugle plaisir à juger le déficit de la liberté d’expression sinon sa violation ou sa répression dans les autres sociétés. Cette posture n’est du reste pas exempte d’arrière-pensées géopolitiques. Au passage, chaque jugement apporté contre la violation de la liberté d’expression ne cache pas la prétention occidentale à se placer en référence. Le jeu est d’autant plus trouble que l’innocence et le désintéressement géopolitiques de l’Occident ne sont pas de ce monde. Si les régimes que l’Occident juge comme ennemis de la liberté d’expression ont incontestablement les intérêts pour lesquels ils la répriment, l’Occident aussi à les intérêts pour lesquels le caractère absolu de son respect de cette valeur est sujette à caution. À l’instar des régimes dictatoriaux ou ennemis de la liberté d’expression lorsque et là où ses intérêts sont en jeu, l’Occident a une autre façon de tordre le cou à la liberté d’expression, qui n’a rien à envier à sa répression brutale par les régimes dictatoriaux : il s’agit de la conspiration du silence. L’une des caractéristiques de cette conspiration est son caractère totalitaire et intériorisé. Toute la société intellectuelle occidentale ainsi que ses institutions de gestion de l’information savent apprécier d’instinct là où et quels sont les intérêts de leurs nations et, en fonction de cette appréciation, opposent une conspiration du silence à des réalités à ciel ouvert ou des événements actuels qu’ils marquent du sceau dénégatoire de la non-existence. Les tueries massives occasionnées par les guerres en Irak et en Libye qui ont fauché des centaines de milliers vies humaines ont été rayées de la carte ontologique du monde par la presse occidentale qui en a fait des non-existences. De même, cette presse d’habitude si curieuse et si en pointe dans l’investigation a avalé sans sourciller la couleuvre de la propagande du pouvoir américain sur l’existence d’armes de destruction massive en Iraq qui serait l’une des raisons principales de l’invasion militaire de ce pays par les États-Unis et leurs alliés. Le caractère instinctif et collectif de cette complicité, et la conspiration du silence qui s’ensuit en font presque une attitude intériorisée. Il est sans doute la marque éthique de la duplicité consubstantielle à la prétention civilisatrice qui oppose la subtilité hypocrite à la brutalité autocratique souvent pour les mêmes finalités.
A bien des égards, sous l’angle de la liberté d’expression, cette hypocrisie structurée et collectivement intériorisée, fait de la différence occidentale avec les régimes dictatoriaux plus une différence de style qu’une différence de nature. À l’intérieur des démocraties occidentales elles-mêmes, le fonctionnement des institutions résout avec subtilité les réalités d’intérêt de classe. Sa capacité à naturaliser les conditions qui dans le fond sont marquées du sceau de l’injustice et l’oppression participe de cette banalisation de la domination à laquelle la pensée majoritaire et ses représentants les plus éminents adhèrent naturellement. En France, en dépit du mythe de l’individu abstrait de ses déterminations culturelles, religieuses ou ethniques, les Noirs et dans une certaine mesure les Arabes subissent de plein fouet la naturalisation du déclassement social sans que cela ne choque personne. Tout le système de pensée et d’information concourt à reconduire ces conditionnements, et renvoie dans le silence du mépris toute volonté de contester l’ordre établi ou d’en relever les contradictions. Ce fonctionnement subtil ordonne et met sous silence les opinions marginales dont la nature est rapportée à ce qui est défini et perçu par la grande majorité comme son intérêt.
Mutatis mutandis, cette conscience de l’intérêt de classe qui réduit au silence les minorités et détermine leurs conditions, agit aussi dans la sphère internationale. Il y a dans les démocraties occidentales une claire conscience par les acteurs citoyens des intérêts nationaux ; cette conscience, érigée au niveau d’un instinct patriotique, est intériorisée par les acteurs. Elle est à l’origine à la fois d’une autocensure inconsciente, et d’une censure consciente et délibérée de l’information–qu’elle touche aux sujets nationaux comme aux sujets internationaux. Parmi les armes de cette censure ou de cette autocensure se trouvent la conspiration du silence, la complicité d’intérêt et le conformisme idéologique. Cette attitude de la presse et des institutions occidentales de gestion de l’information se traduit par des comportements conséquents dans les regards qui sont portés sur les événements. Entre le refus d’accorder crédit ou existence à certains événements jusqu’à leur déformation/euphémisation. Par exemple en Afrique, au plus fort de la guerre froide, alors que le continent était hérissé d’une forêt d’autocrates sans nuance, la presse occidentale, notamment celles des pays ayant installé ces hommes forts ne les gratifiaient jamais du terme de dictateur pas plus qu’elle ne faisaient de la lumière sur leur répression plus ou moins sanglante des opposants. En revanche, cette même presse montait en épingle les exactions des régimes autocratiques nationaux rebelles au néocolonialisme. Ainsi Sékou Touré était qualifié de dictateur par la presse occidentale, notamment française qui mettait en lumière la répression de ses opposants. En revanche en Côte d’Ivoire, Monsieur Houphouët-Boigny n’avait pas droit au titre de dictateur et, à en juger par l’image que la presse occidentale donnait de lui, il apparaissait comme un président paternaliste, débonnaire, incapable de faire du mal à une mouche, entrepreneur et constructeur, alors que dans le fond, il était le grand régisseur et manitou des éliminations physiques et des coups d’Etat plus ou moins sanglants opérés en Afrique francophone par et pour le compte de la Françafrique. De même les Eyadéma et autres Compaoré qui ont du sang sur les mains ne sont jamais traités de dictateurs, malgré et même lorsque leurs excès heurtent de façon flagrante le mythe de la liberté d’expression–comme dans le cas de l’assassinat du journaliste Norbert Zongo au Burkina Faso–toute une gymnastique rhétorique est mise à contribution pour désigner ces hommes forts complices des intérêts néocoloniaux. Alors que dans le même temps, même lorsqu’ils ont subi la violence suprême de l’élimination physique, les dirigeants qui n’ont pas inscrit leurs actions dans le sillage des intérêts néocoloniaux gardent dans la presse française l’image d’autocrates sinon de dictateurs sanguinaires. Tel est le cas des Sankara, des Marien Ngouabi et consorts. De même, la presse française prend-elle fait et cause pour des belligérants africains dès lors que leur lutte, comme au Congo, lors de la guerre civile entre les partisans de l’impertinent Pascal Lissouba et ceux du zélateur Sassou Nguesso pour le contrôle de l’exploitation du pétrole de ce pays par Elf-Aquitaine.
Dans cette attitude crapuleuse qui met la pensée et la liberté d’expression au service des intérêts nationaux, la France n’est pas la seule à s’illustrer. Toutes les grandes nations à prétention géopolitique observent ce deux-poids-deux-mesures entre l’exacerbation du mythe de la liberté d’expression et son usage comme arme  de lutte d’intérêts bien compris. Les États-Unis mais aussi l’Angleterre ne sont pas en reste. Pendant les années d’airain de la guerre froide, les dictateurs  désignés et combattus comme tels par la presse anglo-saxonne se trouvaient plus à La Havane et à Pyongyang qu’à Santiago du Chili, ils s’appelaient plus Castro ou Kim Il-sung que Pinochet.

Au total qu’est-ce que tout cela nous apprend ? Que nul n’a le monopole du respect de la liberté d’expression ; que ceux qui se disent dépositaires de ces valeurs, ne les respectent que dans la mesure de leurs intérêts, à l’instar de ceux qui ne les respectent pas ; qu’il y a un usage national et un usage international de la liberté d’expression qui, tout en étant divergents dans leurs structures, convergent dans l’intérêt des classes ou des nations dominantes.

Ce n’est pas pour dire que l’Occident n’a pas, à travers une longue lutte historique, contribué à mettre au jour cette valeur, et à la défendre ; que son effet et son état nationaux n’y sont pas enviables. Mais l’ambiguïté de l’attitude de l’Occident et l’usage géopolitique qu’il fait de cette valeur à l’échelle internationale achèvent la clôture d’un mythe dont l’universalité est sujette à caution.

Prof. Cossi Bio Ossè

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