Afrique : Esquisse d’un Discours de Sorcellerie

image

Lagos : Un Oiseau s’est Transformé en Vieille Femme

Les résidents du quartier Ajegunle de Lagos étaient hier sous le choc, après qu’un oiseau se fut prétendument transformé en une vieille femme qui aurait avoué être une sorcière.
La nonagénaire au teint foncé avec des cicatrices tribales, qui parlait en yoruba, a dit devant une foule perplexe qu’elle volait, sur ​​son chemin de retour vers Ibadan dans l’Etat d’Oyo, quand elle a raté sa piste.
Elle a également déclaré à la foule nombreuse qui l’entourait que ses pouvoirs mystiques l’avaient lâché en raison du jour naissant.
Des témoins oculaires ont dit avoir vu trois oiseaux noirs aux alentours de 7h du matin, volant côte à côte le long de la vieille route d’Ojo.
Puis selon leur dire, tout d’un coup, l’un d’eux a atterri sur une fourgonnette appartenant à la Compagnie Eko Electricity Distribution.
Un témoin oculaire nommé Monsieur Okafor a dit qu’aussitôt l’oiseau s’est posé sur la camionnette, il s’est transformé en une vieille femme.
« Tout le monde s’est enfui au début, mais plus tard nous nous sommes réunis autour de la femme et nous avons vu qu’elle s’était fait une ecchymose sur le front après sa chute.
«Quand nous lui avons demandé quelle était sa mission, elle a répondu que trois d’entre elles avaient été envoyées à Lagos depuis leur couvent d’Ibadan, mais que sur le chemin du retour, elles ont fait fausse route.
« Elle a dit qu’elles ont commencé à planer dans la zone jusqu’à l’aube, ajoutant qu’elle est tombée parce qu’elle était fatiguée.
« Elle nous a aussi dit qu’elle avait hésité à se lancer dans une aussi longue expédition, qu’en raison de son vieil âge, elle avait résolu de restreindre ses activités de sorcellerie à Ibadan.
« Elle a ensuite été emmenée au Baalè de Ajeromi, où elle a avoué avoir tué son mari par sorcellerie. »
Les policiers de la Division de police de Layeni auraient été contactés pour empêcher le lynchage de la vieille femme et ils sont venus et l’ ont emmenée.
Des sources policières ont dit à Vanguard que la femme pourrait être libérée et confiée à n’importe lequel de ses parents qui se présenterait, car selon elles, la loi ne reconnaît pas la sorcellerie.
« Elle n’a pas commis de crime et, par conséquent, doit être libérée et confiée à tout membre de sa famille qui se présenterait. Nous ne l’avons pas arrêtée. Nous sommes intervenus pour lui éviter d’être victime de la vindicte populaire.

amené et trad. par Binason Avèkes

I. Elément d’Identification et Circonstance de la Sorcellerie

1. Le sexe de la victime, son âge, et son insertion sociale ; c’est une nonagénaire au teint foncé, portant le kolà, les cicatrices tribales yoruba, qui réfèrent son extraction plébéienne et traditionnelle.

2. L’heure de l’événement entre chien et loup, l’aube ou le passage de la nuit au jour, de l’obscurité à la lumière.

3. Un récit de jonction entre deux espace : l’arrière pays Oyo et Lagos, qui est aussi l’équivalent de la transition entre le jour et la nuit. Elle est partie de nuit d’Ibadan et est surprise par le jour à Lagos, figurant le pole de la modernité et du jour. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard qu’elle tombe sur la camionnette de la Compagnie Eko Electricity Distribution, ce qui est un clin d’œil à la thématique de la lumière.

II. Forme du récit

1. Il s’agit d’un récit rapporté. Le journal qui informe de l’événement n’a pas recueilli les informations du témoin numéro un qu’est la dame elle-même. Mais ceux qui parlent sont de prétendus témoins, et la police

2. Les niveaux illocutoires socialement adaptés

On constate que la foule a pu identifier en la dame une sorcière, et elle-même a avoué sur le champ qu’elle est sorcière. Mais pour qu’elle se confie à fond, il faut qu’elle se retrouve devant une instance adaptée. Pas devant la police, puisque la police ne sait pas traiter ni répondre des cas de sorcellerie ; mais elle parlera devant le Baalà qui, en raison de son insertion dans le système traditionnel, a une oreille plus adaptée à ce genre de confidence. Devant le baalè, la présumée sorcière avoue le crime idéal d’une femme aux prises avec des hommes : le meurtre mystique de son mari.

3. La Réalité

La voix de la rationalité à la fois administrative, moderne et scientifique passe par la police qui dit n’être intervenue que pour protéger la vieille femme contre la justice spontanée de la foule autonome, vue que la sorcellerie n’est pas répertoriée parmi les crimes rationnellement définis.

Dans une société moins ambiguë et plus tournée vers les lumières, cette femme n’aurait été qu’une solitaire atteinte d’une maladie de la mémoire en raison de son âge avancé. Et elle aurait été orientée vers un hôpital pour être soignée Mais en Afrique, la sorcellerie a bon dos : elle explique tout un pan nosologique dont la nomenclature et la notion sont rudimentaires sinon inexistantes ; elle explique aussi les morts, vu que personne chez nous ne meurt de sa belle mort.

Ainsi va le réalisme magique sous nos tropiques, dans sa naïve défiance des normes scientifiques ordinaires.

Binason Avèkes

Lire aussi « Ghana : le Triste Sort des Sorcières »

copyright4