Bénin : Question sur l’Origine Régionale du Président de la République

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Si le nord du Bénin n’est pas plus peuplé que le sud – et ce n’est là qu’un euphémisme – et si les élections sont toujours gouvernées par un tropisme régionaliste, alors se pose la question suivante : Pourquoi en 50 ans d’indépendance, le Bénin n’a (pas eu ) eu que peu de Présidents originaires du sud ? La question est pertinente, et mérite d’être posée. Mais il faut signaler que cette fortune politique ne se signale pas seulement au sommet ; elle se traduit aussi dans la gestion politique de la parité régionale entre le nord et le sud.

Pour toutes sortes de raisons, l’opposition nord/sud est bien enracinée au Bénin ; elle surpasse l’opposition entre les sexes, entre l’est et l’ouest ; elle va de pair avec l’opposition religieuse musulman/chrétien. Le nord étant perçu comme globalement musulman, et le sud comme généralement chrétien. Cet enracinement a des origines historiques et démographiques. Il faut rappeler que notre pays s’appelait le Dahomey ; c’est-à-dire que dans l’esprit de ceux qui l’ont crée – les colons français – il se confond essentiellement avec l’ancienne aire de domination du royaume du Danhomey. Or ayant été ainsi conçu et perçu par des gens qui n’en concevaient qu’un usage d’exploitation et de domination coloniales, l’unité et l’homogénéité culturelle, religieuse et symbolique du Bénin sont sujettes à caution. C’est cette formation ambiguë et clivée qui est à l’origine de la division nord/sud. La division nord-sud à son tour a réveillé d’autres divisions à l’intérieur du sud, et qui sont de caractère historique. Cet ensemble de divisions savamment suscitées et entretenues par les hommes politiques ont été à l’origine de l’instabilité politique. Et la fortune présidentielle du Nord, le fait que les Nordiques se soient engouffrés dans la brèche de la fonction présidentielle au Bénin, et semblent y faire une belle carrière, est l’aboutissement de cette double division qui marque à la fois la géographie et l’histoire de notre pays. La division du sud, qui prend ses racines dans l’histoire est la traduction des rancœurs héritées de la domination du royaume du Dahomey sur toute l’aire culturelle Adja/Fon/Nago et les souffrances inhérentes à cette domination. Alors que le Nord était démographiquement minoritaire en tant que région opposée au sud, la meilleure façon d’affaiblir le sud est de démontrer ou à tout le moins de le faire apparaître comme n’étant pas lui-même une unité. Ainsi, les cendres des conflits et méfiances à l’intérieur du sud qui n’étaient pas encore compétemment refroidies ont-elles été ressuscitées, réchauffées pour servir à la division politique. De là naît un paradoxe identitaire autour de l’unité du sud dont l’efficacité est aussi redoutable contre la stabilité politique et l’unité nationale du pays, qu’il est souvent mal compris, et échappe à la conscience des acteurs. Ce paradoxe est celui qui veut que le sud existe dès lors qu’on peut l’opposer au nord, mais en même temps n’existe pas dans la mesure où il est passionnément opposé à lui-même, et traversé de forces autodestructrices. C’est au creux de ce paradoxe que le premier Président du Dahomey indépendant, pourtant dans un contexte où toute la politique était marquée par le déterminisme tribal, a été Hubert Maga, un homme originaire du Nord, qui émergea comme un troisième larron, au moment où les grands gladiateurs du sud étaient engagés en des combats fratricides douteux. Il est évident qu’à partir de là, les Nordiques ont compris l’usage qu’ils pouvaient faire de la division du sud. Le Nordique s’est voulu ou a été utilisé comme arbitre de la division du sud. Et c’est ce rôle d’arbitrage qui, commencé avec Hubert Maga en 1960, non sans l’astucieux coup de pouce du colon, s’est poursuivi avec Mathieu Kérékou, puis Yayi Boni aujourd’hui. C’est encore en rapport à ce rôle qu’un Bio Tchané tente sa chance en imitant à la limite de la caricature son frère du Nord auquel il rêve de succéder. En 2011 son défi présidentiel contre Yayi Boni, loin d’être un duel véritable, surtout dans le contexte du holdup, n’était au fond qu’un jeu concerté de pré-positionnement pour les élections de 2016. Avec toutefois l’irruption d’un facteur sociologique nouveau qui est celui de l’opposition religieuse musulman/chrétien.. Cette opposition n’est pas anodine. En effet là apparaît aussi un petit paradoxe qui va de pair avec la fonction d’arbitrage du président originaire du Nord. D’une part l’opposition géographique ou régionale entre le nord et le sud se superpose presque naturellement – sinon dans la réalité du moins dans les perceptions – à l’opposition religieuse musulman/chrétien. Si bien que la caution demandée au Nordiste pour être Président dans un Dahomey/Bénin majoritairement sudiste est d’être chrétien. Cette exigence subtile a été portée sur ses fonds baptismaux par le colon lui-même pour mettre en selle son poulain qu’était Hubert Maga. Le cas échéant il n’est pas rare qu’une conversion se fasse pour régulariser l’impétrant : Hubert Maga, ou Yayi Boni sont d’origine musulmane. Cette caution est tactique, puisqu’elle permet de « naturaliser » un Président appelé à régner sur une majorité de chrétiens supposés. Elle a donc joué un rôle dans le paradoxe de l’élection d’un Nordiste comme Président dans un Bénin/Dahomey majoritairement sudiste et où les élections restent marquées, comme partout en Afrique par le déterminisme régional et tribal. Bio Tchané qui est aveuglé par cette croyance en la fortune politique du nord et qui croit dur comme fer à son étoile présidentielle, va devoir se confronter à cette équation religieuse, qu’il faudrait bien plus que des simagrées consensualistes pour résoudre. Mais le rapprochement religieux seul n’explique pas la fortune politique relative des Nordistes dans notre pays, dans un contexte pourtant passionnément porté au tribalisme. L’explication première est certes la division du sud lui-même, manipulée de toute part, mais plus que la division, l’espèce de consensus sur le politiquement correct qui régit la gestion politique et éthique et de la parité nord-sud.

D’abord dans la division du sud, beaucoup d’hommes politiques du sud ont trouvé leur vocation de traitre et s’épanouissent à merveille dans le rôle de chacal ou de seconde roue du carrosse. Souvent pour avoir permis à un homme du Nord minoritaire de prendre le pouvoir, ils peuvent ensuite se tailler du pouvoir et manipuler celui-ci plus qu’ils ne pourraient se permettre de le faire avec un homme politique du sud. Mais à côté de la division du sud, qui est le grand business politique de notre pays, il y a surtout le conditionnement des esprits, orienté vers la valorisation et la naturalisation de la parité entre le Nord et le sud. On le voit dans les nominations en conseil des Ministres par exemple : selon les contextes ou les régimes, lorsqu’on a nommé un sudiste ici, il faut automatiquement nommer un nordiste là, comme si les postes et les compétences étaient régionalement déterminés ; comme s’il fallait nécessairement trouver un équilibre entre la compétence des gens et leur origine régionale, et comme si celle-ci primait celle-là. La forme savante de ce conditionnement, et de ce discours politiquement correct sur la parité nord-sud relaie le discours sur l’égalité citoyenne, et la consolidation de la nation ; c’est-à-dire le discours sur le progrès de la rationalité nationale qui dénie l’effectivité du régionalisme ; cette posture est ambiguë dans la mesure où elle n’est que la face diurne d’une approche de la politique à la fois en tant qu’obéissant à la rationalité démocratique universelle mais en même temps éminemment enracinée dans l’irrationalité du régionalisme et du tribalisme. Ainsi lorsqu’un Albert Tévoèdjrè se fait fort de jouer les faiseurs de Rois ou les chasseurs de têtes présidentielles ses trouvailles, qui comme par hasard sont nordistes, sont toujours proposées comme étant la quintessence de l’illustration de l’intégration nationale et de l’indifférentisme ethnique, alors que sous ces dehors rationnels bouillonne, on le voit avec Yayi Boni, l’acide du régionalisme.

Enfin, division du sud et discours politiquement correct sur la parité ne suffisent pas à rendre raison de la fortune politique relative du Nord, ou de la malchance politique du sud référée à l’aune du pouvoir présidentiel. Il y a aussi pavant le chemin de ces logiques subtiles, un élément éthique non négligeable, qui est la haine de soi viscéral du Béninois du Sud. Ce que nous appelons de façon péjorative « béninoiserie », devrait être appelé plutôt «Dahoméennerie,» dans la mesure où dans son aspect néfaste et mentalement enraciné, dans ce qu’il a de ruineux et de reproductible, il s’agit d’un travers typiquement proto-dahoméen, c’est-à-dire sudiste.

Et comme on le voit avec Yayi Boni, un Président qui se dit nordiste n’a pas intérêt à changer ces aspects éthiques qui, bien qu’arriérant notre nation, ne le favorisent pas moins.

On comprend d’ailleurs pourquoi le régime actuel, en dépit du mot d’ordre de refondation lancé à grand renfort de publicité est fort silencieux sur une dimension pourtant nécessaire, qui est celle de l’éthique et des mentalités…

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