La Poétique de Assa Cica dans « Tinmansalé »

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ASSA CICA est l’un de ces chanteurs dahoméens dont la voix douce et langoureuse traverse le temps de notre mémoire collective. Son voyage paisible se perpétue pour notre plus grand bonheur. L’une des œuvres marquantes qui lui vaut cette notoriété affective est « TINMANSALÉ », une complainte biographique à forte charge mélancolique, sur une orchestration légère centrée sur la guitare.
Le chanteur se déclare seul, orphelin précoce, (TIN-MANSALÉ), son père étant mort alors qu’il n’était qu’un gamin, son frère unique mourra peu de temps après, et enfin sa mère bien-aimée qui fermera le ban de cette fatalité funèbre. L’auteur met en cause la mort personnifiée(abadahué jesu) et son œuvre au noir implacable. Il apostrophe le destin() et la froide inéluctabilité de ses desseins. C’est aussi une pensée qui se veut rétrospective sur ses sentiments filiaux. L’amour pour la mère bien-aimée, la souffrance de son départ que l’auteur dans une formule poignante compare à la perte de la couverture de nuit.
Après une telle épreuve, l’auteur en devient fataliste et développe une attitude de égblémaku (desperado.) Après avoir mis le mal du passé –la mort de ses parents–sur le compte d’une main occulte à peine invisible, il défie toute adversité car rien de pire ne peut lui arriver désormais. L’auteur se dit prêt à affronter ses ennemis actuels car le regard paranoïaque qu’il porte sur sa vie n’est pas seulement un regard rétrospectif. La méchanceté des autres est toujours à l’œuvre, et ceux qui l’ont condamné au désert affectif et familial, s’acharnent encore pour achever leur basse œuvre de destruction. Mais il est prêt à relever le défi ; il n’a plus peur de personne !
Voilà en gros le contenu de cette complainte mélancolique où la haine gratuite et la mort tiennent une place centrale à peine contrebalancée par l’amour et l’espérance. Cette chanson est poignante par son thème, par l’évocation d’une vie meurtrie mais qui a le souffle de la mémoire et de la persistance malgré l’adversité tout aussi persistante. La poétique de l’auteur est remarquable dans ses traits et dans sa puissance spéculaire. Le Dahoméen s’y retrouve intimement parce que l’évocation et les mots utilisés ont la puissance du vécu et du semblable. Cette poétique a une qualité rare mais aussi un défaut commun aux autres poétiques dahoméennes.
La qualité rare c’est la pureté du langage, sa sobriété cristalline et sa justesse. Mais surtout en rapport avec cette pureté, il y a sa clôture identitaire et affective. À aucun moment l’auteur ne fait l’emprunt d’un mot à la langue française. Ce qui est assez étonnant dans la mesure où l’orchestration qui se voulait moderne, et dominée par la guitare, aurait pu constituer une excuse pour faire sinon un mélange des langues du moins des emprunts lexicaux. Le caractère narratif du récit aussi aurait pu induire cette corruption linguistique à laquelle cèdent volontiers nos artistes soi-disant modernes qui, dans leurs productions, se placent plus du côté de la réception et du fantasme de la commercialisation de masse que du côté de la créativité poétique et de la postérité.
La raison de cette clôture semble être d’ordre épistémologique. En fait l’auteur semble avoir privilégié le caractère intime et intraduisible de son expression ; en tant que quelque chose qui coule de source intime, quelque chose le touchant au plus près et au plus profond de son âme. Dans ces conditions, il n’y a pas place pour une autre langue que celle du cœur, celle de la mère. Ce choix méthodologique consciencieusement appliqué fait la force et le génie interne de l’œuvre.
Le défaut de TINMANSALÉ en revanche est un défaut commun à la mentalité collective dahoméenne, et n’est pas intrinsèque à l’œuvre. Il s’agit de l’élection de l’ennemi, et le rôle exclusif qu’on lui fait jouer dans les malheurs qui nous frappent. Rien n’arrive et surtout pas le malheur sans la volonté destructrice de l’autre, des autres. Tout est de leur faute, et tout ce qui arrive de mal s’explique par les autres et leur volonté. On peut y voir aussi en diagonale un aspect épistémologique, qui consiste en la mise hors jeu de toute explication rationnelle des phénomènes naturels. Mais par-dessus tout ce qui est à l’œuvre c’est la tournure d’esprit, l’orientation mentale et culturelle portée à l’élection de l’autre comme source de nos maux : un des ressorts circulaires de la haine de soi.

Aklassato Balipo

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