Ẹ̀gùngùn sur Seine

Je ne sais pas exactement à quel moment un lieu commence à ne plus se laisser lire correctement. Ce soir-là, j’étais parti sans y penser, avec l’idée vague de marcher jusqu’au parc dont on m’avait parlé. La lumière baissait déjà, mais il me restait assez de jour pour tenter l’aller.

Le quai ressemblait à un couloir. À ma droite, la Seine coulait en contrebas, déjà sombre, longée par un sentier de terre rocailleux ; au bord du chemin, une rangée d’arbres — des platanes sans doute — dont les branches se courbaient vers l’eau formait une voûte basse sous laquelle on passait comme sous un abri. À ma gauche, presque sans transition, une voie bitumée, puis un étroit trottoir, puis une succession de bâtiments serrés les uns contre les autres, de tailles et de statuts inégaux, où chaque façade en cachait une autre. On avançait là-dedans sans échappée.

C’est à cet endroit que je rencontrai la vieille femme. Elle venait en sens inverse, d’un pas lent mais sûr. Un petit chien tirait sur sa laisse et, en me voyant, lâcha un bref aboiement — audacieux, presque impertinent — suivi d’un petit grognement.
Ɖàkẹ́ ! lança la vieille femme en tirant légèrement sur la laisse.

Le chien se tut aussitôt.

Je ne sus pas très bien ce que j’avais entendu. Le mot m’avait frappé par sa netteté, mais je ne cherchai pas à y revenir ; peut-être était-ce le nom du chien.

La vieille femme leva alors les yeux vers moi, et je remarquai son foulard : un tissu rouge profond, noué serré autour de la tête, traversé de motifs jaunes en spirale, presque lumineux dans la pénombre qui tombait..

Je lui demandai si le parc était encore loin. Elle prit un temps, son regard passant brièvement derrière moi comme si elle voyait déjà le chemin que je n’avais pas encore fait, puis répondit :
— Continuez. Vous verrez d’abord le cimetière… puis le parc.

Je la remerciai. Nous nous croisâmes, et le chien se retourna encore, tirant légèrement sur la laisse, comme retenu.

Je poursuivis ma marche sous la voûte des arbres, attentif désormais à ce qu’elle m’avait dit. Elle avait parlé d’un cimetière avant le parc, et je m’attendais à le voir apparaître du côté des constructions. Pourtant, depuis le sentier encaissé où je marchais, rien ne se distinguait nettement ; les arbres et la déclivité vers la Seine formaient comme un écran, et les façades, de l’autre côté de la route, restaient lointaines, presque indifférenciées.

C’est alors que j’entendis quelque chose.

Une voix d’abord, puis une autre, répondant avec un rythme que je connaissais trop bien pour m’y tromper :
Igbogbo ma tu mi l’awo…
— Iwo ! hé — xé, hé — xé…

Je m’arrêtai. Le son venait de l’autre côté de la route, du côté des bâtiments. Il n’était pas fort, mais il arrivait avec une netteté étrange, comme s’il passait entre les troncs sans rencontrer d’obstacle. Il y avait dans cette réponse une précision de cadence qui ne laissait pas place au doute.

Je quittai le sentier, remontai vers la route, la traversai, puis montai sur le trottoir opposé.

Au moment où mon pied toucha le bord du trottoir, les voix cessèrent.

Pas en s’éloignant, pas en se dispersant : elles cessèrent net, comme si quelqu’un avait fermé quelque chose. Le silence qui suivit ne fut pas celui du soir ; il eut un bref temps d’avance, un décalage presque sensible, comme si l’air lui-même s’était retiré un instant avant de reprendre sa place.

Je restai immobile.

Puis le bruit ordinaire revint, très doucement : un frottement de pas, un rire bas, un murmure sans rythme.

Il y avait là un petit groupe de personnes, des femmes surtout, drapées dans des tissus aux couleurs vives — rouges, jaunes, verts — occupant l’espace devant un enclos que je ne distinguais pas encore clairement. Elles parlaient entre elles, riaient, dans une atmosphère de fête contenue.

Ces couleurs, sans que je sache pourquoi, firent remonter en moi un souvenir diffus, quelque chose de familier que je ne cherchai pas à nommer.

Je les observai un instant. Rien, dans leur présence, ne venait confirmer ce que j’avais entendu. Je me dis que j’avais pu me tromper, que le rythme m’avait abusé, ou qu’une coïncidence suffisait à expliquer le rapprochement.

Cela ressemblait à un mariage.

Je repris ma marche.

Un grand collège apparut bientôt, massif, difficile à manquer, et je pensai fugitivement qu’elle aurait pu le mentionner, mais elle n’en avait rien dit. Je passai devant et trouvai presque aussitôt l’entrée du parc.

J’y entrai, mais la pénombre y était plus dense encore ; les allées semblaient se refermer, les arbres formaient des masses indistinctes, et surtout il n’y avait presque personne. Le silence n’était pas celui du soir ordinaire, mais quelque chose de plus retenu. Je n’insistai pas et fis demi-tour.

En revenant, je repris naturellement le trottoir, comme pour vérifier ce que j’avais entrevu à l’aller.

Je ralentis.

L’endroit était là.

Mais il n’y avait plus personne.

Le groupe avait disparu. Le rire, les voix, tout s’était retiré, comme si rien ne s’était tenu là quelques instants plus tôt.

À leur place, je vis nettement ce que je n’avais pas distingué à l’aller : un petit enclos, encaissé entre deux murs, fermé par une grille basse. Derrière, des tombes.

Je m’approchai.

Les pierres étaient anciennes. Certaines portaient des traces de passage : des fleurs fanées, un objet laissé là, un tissu noué.

Mon regard s’arrêta.

Rouge profond. Motifs jaunes en spirale.

Le foulard était enroulé autour d’une petite croix de métal, serré comme on attache ce qui ne doit pas se défaire.

Je restai là, immobile.

Le vent du fleuve passa entre les bâtiments et fit légèrement frémir le tissu.

Alors seulement, je repensai à la vieille femme, à son hésitation, à son choix : le cimetière, puis le parc, et non le collège. Et ce « Ɖàkẹ́ » sonnant terriblement yoruba qu’elle avait lancé au chien et qui fut bien compris par l’animal Je savais que les morts ne sont pas morts, qu’ils ne sont pas sous la terre mais dans ce qui nous entoure, dans ce qui frémit, dans l’eau qui coule — que ce soit la Seine ou le Zou.

Ce n’était pas une idée. C’était là.

Et sans que je l’appelle, cela monta en moi, avec la même netteté que tout à l’heure :
Igbogbo ma tu mi l’awo…
— Iwo ! hé — xé, hé — xé…

Je ne cherchai pas à aller plus loin. Je reculai, puis repris ma marche ; mais en quittant le quai, il me sembla que je n’avais pas seulement changé de côté. J’étais revenu — oui — mais pas au même moment.

Adio Badaga

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