La Langue de Mamy wata : Gungbe ou Fongbe

Intercompréhension, dispositif filmique et mémoire des rapports de pouvoir

La vidéo Youtube intégrée, de registre à la fois mélodramatique et humoristique, met en scène un couple dont la particularité réside dans la différence linguistique : l’homme s’exprime en gungbe tandis que la femme parle en fongbe. Cette situation, en apparence anodine, ouvre en réalité sur des questionnements complexes relatifs à la compréhension mutuelle, à l’identité linguistique et aux rapports de pouvoir entre parlers. On peut ainsi se demander comment la coexistence de ces deux langues permet de mettre en scène à la fois leur proximité, leurs écarts et les déterminations historiques qui les sous-tendent.

D’un point de vue linguistique, le gungbe et le fongbe présentent une proximité indéniable. Les différences lexicales demeurent limitées — on peut les estimer à environ un mot sur cinq —, ce qui favorise une intercompréhension réelle, notamment chez les locuteurs adultes, capables de mobiliser leur compétence pragmatique pour combler les écarts. Toutefois, cette proximité ne saurait occulter des divergences significatives : accents, schémas intonatifs et systèmes tonals distinguent nettement les deux parlers. Dans la vidéo, ces écarts deviennent à la fois source de tension et ressort comique, en produisant des décalages, des malentendus ou des effets d’interprétation.

Cependant, une analyse pleinement satisfaisante ne peut se limiter à ces considérations linguistiques ; elle doit intégrer la profondeur historique dans laquelle ces langues prennent sens. Le fongbe est historiquement associé au puissant Royaume du Danxomè, tandis que le gungbe (ou goun) renvoie à Xɔgbonù, deux entités politiques que la tradition rattache à des lignées issues d’Ajahùtɔ, fondateur du royaume d’Allada. Souvent qualifiés de « royaumes frères », ces ensembles politiques ont néanmoins entretenu des relations complexes, faites à la fois de proximités, de rivalités et d’influences réciproques.

Devenu progressivement la puissance dominante, le Danxomè, centré sur Abomey, après avoir conquis et intégré Allada, s’est employé, par des moyens diplomatiques, culturels et militaires, à réduire l’autonomie de Xɔgbonù, qu’il influença et contrôla à des degrés variables selon les périodes. Dans ce cadre, les langues apparaissent comme bien plus que de simples instruments de communication : elles constituent des vecteurs de mémoire, portant la trace des hiérarchies, des influences, des dominations et des résistances héritées de ces interactions historiques.

Cette perspective éclaire la célèbre formule du linguiste Max Weinreich, selon laquelle « une langue est un dialecte avec une armée et une marine ». Loin de relever de la simple provocation, cette affirmation met en évidence le caractère fondamentalement politique de la distinction entre langue et dialecte. Dès lors, la hiérarchisation implicite entre le fongbe et le gungbe ne peut être comprise indépendamment des rapports de pouvoir qui ont structuré leur histoire. Le fait que chacun des personnages s’exprime dans sa propre langue ne relève pas nécessairement d’un choix individuel inscrit dans la fiction. Il peut d’abord être compris comme un procédé de mise en scène, relevant d’une stratégie du producteur visant à élargir la réception de l’œuvre à des publics linguistiquement différenciés. En donnant à entendre à la fois le gungbe et le fongbe, la vidéo maximise en effet son accessibilité tout en valorisant une pluralité linguistique familière au contexte socioculturel.

Cependant, ce dispositif ne saurait être réduit à une simple stratégie externe. Il fait également écho à des situations de communication bien réelles, dans lesquelles les locuteurs, loin de choisir librement leur langue, s’expriment spontanément dans leur parler d’origine, tout en comptant sur l’intercompréhension. Dans ce cadre, la coexistence des deux langues apparaît moins comme une décision que comme une donnée sociale, inscrite dans les pratiques ordinaires.

Dès lors, cette configuration peut être interprétée comme la mise en scène — volontaire ou non — d’un équilibre instable, voire d’une tension, entre héritages linguistiques et historiques, où s’entrecroisent contraintes sociales, habitudes langagières et mémoire des rapports de pouvoir.

Par ailleurs, la position du spectateur ne relève pas d’une simple conséquence de la situation représentée, mais s’inscrit dans un dispositif construit. En effet, en faisant coexister le gungbe et le fongbe sans les hiérarchiser ni les traduire systématiquement, la vidéo met en œuvre une stratégie d’élargissement de sa réception, destinée à toucher des publics linguistiquement diversifiés.

Dans ce cadre, le sens n’est pas livré dans une langue unique, mais organisé de manière à rester accessible à des spectateurs aux compétences variables. Ceux-ci sont amenés à reconstruire la signification à partir d’un faisceau d’indices — linguistiques, contextuels et non verbaux —, dans un processus guidé autant par la mise en scène que par leurs propres ressources interprétatives. La compréhension apparaît ainsi comme le produit d’une co-construction entre le dispositif filmique et le spectateur, plutôt que comme une simple « fonction » abstraite des deux langues en présence.

Ce choix formel souligne finalement que la communication ne repose pas uniquement sur la maîtrise d’un code linguistique donné, mais peut être rendue possible par une mise en scène qui anticipe et accompagne la diversité des publics, tout en reflétant des pratiques sociolinguistiques effectives.

Enfin, l’articulation entre mélodrame et humour renforce la portée de l’ensemble. Le registre mélodramatique met en avant les affects — notamment l’amour et les tensions relationnelles — tandis que l’humour naît du décalage linguistique et des situations qu’il engendre. Ce double registre permet de traiter avec légèreté des réalités profondes, en faisant du rire un vecteur de reconnaissance sociale et culturelle.

En définitive, cette vidéo dépasse le simple divertissement pour proposer une réflexion dense sur les langues, leur histoire et leur inscription dans les relations humaines. Elle montre que la proximité linguistique peut être à la fois facteur de compréhension et source de tension, et que les distinctions entre langues et dialectes relèvent de constructions historiques et politiques. À travers une situation en apparence légère, elle met ainsi en lumière la complexité des échanges dans un espace marqué par une forte densité linguistique et une mémoire historique encore agissante.

Aɖisoɖa Bokowanù

2 commentaires

  1. Si je comprends bien le goun est la langue d’origine d’Allada et le fond danxomè. Celui qui comprend le fond peut-il comprends goun?

    • Complément d’Information à ma Fille sur l’Histoire du Gungbe et du Fongbe
      Selon la tradition, trois frères, héritiers d’Ajahùtɔ, fondateur du royaume d’Allada, se disputent le trône à la mort de leur père. À cette époque, la langue fon n’existait pas encore en tant que telle. Le groupe issu de Tado (actuel Togo) parlait vraisemblablement une langue proche de l’aja contemporain.
      En arrivant dans la région d’Allada, Ajahùtɔ et les siens rencontrèrent les populations autochtones ayizɔ, auxquelles ils finirent par s’imposer politiquement. Ce phénomène d’imposition de groupes migrants sur des populations locales se retrouve dans plusieurs régions du sud, notamment à Allada, Xɔgbonù et Danxomɛ. Il constitue d’ailleurs un élément explicatif du nom même de Danxomɛ.
      Selon la tradition orale, à la mort d’Ajahùtɔ, ses trois fils, après s’être affrontés pour la succession, conclurent une entente à Hùégbò. Ils décidèrent alors de se répartir les territoires : l’un resta à Allada, un autre partit vers Abomey, et le troisième se dirigea vers Xɔgbonù (Porto-Novo). Toutefois, cette version apparaît idéalisée et peu conforme à la dynamique réelle des évolutions historiques, notamment linguistiques.
      En effet, les données linguistiques suggèrent plutôt des séparations successives que simultanées. Il est plausible qu’une première scission ait opposé Allada et Xɔgbonù, tandis que la langue commune poursuivait son évolution. Plus tard, une nouvelle rupture politique aurait entraîné la séparation entre Allada et les futurs fondateurs d’Agbomè.
      C’est probablement au cours de la migration vers Xɔgbonù que, confronté à des menaces militaires, le groupe développa des stratégies défensives originales, comme le Zangbeto. À l’origine, celui-ci aurait été conçu comme une ruse de guerre destinée à impressionner l’ennemi et à sécuriser le passage vers le territoire qui deviendra plus tard Xɔgbonù.
      Sur le plan linguistique, il est important de souligner que les langues parlées à l’époque différaient sensiblement de celles d’aujourd’hui. On peut néanmoins supposer que les bases linguistiques étaient proches des langues actuelles : le yoruba sur le plateau d’Agbomè (parlé par les Gèdèvi), ainsi que l’ayizɔ et le wèmégbé dans la région d’Allada et du Bas-Ouémé.
      Les contacts, les métissages et les rapports de domination politique ont progressivement façonné les langues. Ainsi, les Aja d’Allada, en interaction avec les Ayizɔ, ont donné naissance au fongbe. Cette langue s’est ensuite consolidée et enrichie sur le plateau d’Abomey, où vivaient les Gèdèvi.
      Antérieurement, le parler issu d’Allada, en arrivant à Xɔgbonù et en se mélangeant au yoruba ainsi qu’aux langues locales (ayizɔ et wèmégbé), a évolué pour donner le gùngbe.
      Ainsi, contrairement à ce que suggèrent certains récits traditionnels, les langues actuelles d’Allada, d’Agbomè et de Xɔgbonù ne dérivent pas directement de l’aja dans leur forme actuelle. Elles semblent plutôt s’être constituées progressivement, principalement à partir d’un noyau formé à Allada, avant des différenciations successives.
      C’est pourquoi les parlers d’Allada et d’Agbomè sont aujourd’hui considérés comme essentiellement une même langue, le fon, tandis que celui de Xɔgbonù, appelé gùn, apparaît comme le résultat d’un processus de fusion entre un proto-fon issu d’Allada et les langues locales de la vallée de l’Ouémé, notamment l’ayizɔ, le wèmégbé et le yoruba.

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