
Lorsque Boɖéa apprit que le GPA — Groupe des Grands Penseurs Africains — ouvrait exceptionnellement une session à candidature libre, il y vit une suite naturelle. Il avait quarante-deux ans, un doctorat en droit obtenu en Europe, quelques interventions télévisées où l’on appréciait son calme et sa précision. On l’invitait pour “prendre de la hauteur”. Il aimait cette formule.
Il lisait beaucoup, disait-il. Chaque matin, la presse internationale. À midi, des analyses juridiques. Le soir, des tribunes partagées par des chercheurs reconnus. Il commandait aussi des livres. Les commençait avec sérieux. Les refermait souvent au tiers, lorsqu’une polémique nouvelle appelait sa réaction.
Il signait ses articles : Atakoùn Boɖéa V.J.P.
Les initiales donnaient du poids. On lui avait toujours dit qu’un nom bien structuré inspire confiance.
La convocation arriva trois semaines plus tard.
La salle était claire, sans apparat. Les membres du jury consultaient un dossier mince.
La présidente prit la parole.
— Dites-nous ce que vous lisez lorsque personne ne vous regarde.
Il répondit sans hésiter : les grandes revues étrangères, les commentaires d’experts, les synthèses qui permettent de saisir rapidement une situation.
— Et des ouvrages entiers ?
Il expliqua qu’il en lisait, bien sûr, mais qu’il lui arrivait de s’arrêter lorsqu’il estimait avoir compris l’essentiel.
— À quel moment estimez-vous avoir compris l’essentiel ?
Il sourit légèrement. Lorsqu’il pouvait résumer l’argument. Lorsqu’il voyait où l’auteur voulait en venir.
Un membre du jury feuilleta une de ses tribunes.
— Vous intervenez souvent sur l’actualité. Avez-vous déjà écrit quelque chose qui ne réagisse à rien ?
Il réfléchit. Il avait des projets. Des idées d’ouvrages. Mais l’actualité revenait toujours. Il fallait d’abord répondre, clarifier, commenter.
— Quand lisez-vous sans intention de répondre ? demanda la présidente.
La question resta suspendue.
On l’interrogea ensuite sur les auteurs qui l’avaient influencé. Il cita des noms familiers. La liste était solide.
— Quels penseurs de votre propre pays avez-vous lus intégralement ?
Il en mentionna deux. Il reconnut qu’il connaissait surtout leurs thèses à travers des articles secondaires.
— Pourquoi ne pas être allé directement aux textes ?
Il répondit qu’il manquait parfois d’édition fiable, de discussions méthodologiquement rigoureuses.
— Les avez-vous vérifiées vous-même ?
Il admit que non.
On lui demanda alors :
— Si une idée importante naissait aujourd’hui dans votre ville, portée par un inconnu sans reconnaissance extérieure, comment réagiriez-vous ?
Il imagina la scène. Il suivrait d’abord les réactions. Il attendrait qu’elle soit reprise par une institution plus large, qu’elle circule.
— Pourquoi attendre ? demanda simplement la présidente.
Il ne trouva pas de formule satisfaisante.
La conversation se déplaça vers la langue.
— Dans quelle langue avez-vous appris à penser ?
— En français.
— Avez-vous déjà tenté de développer une argumentation abstraite dans votre langue maternelle ?
Il répondit que ce serait possible, sans doute, mais moins précis. Les concepts juridiques lui venaient plus naturellement en français.
Il réalisa qu’il n’avait jamais essayé sérieusement.
Un membre du jury observa la signature au bas de son dossier.
— Les initiales V.J.P., les utilisez-vous dans la vie courante ?
— Rarement.
— Pourquoi les conserver ?
— Elles figurent sur mes documents officiels.
— Les avez-vous choisies ?
— Non.
Il eut l’impression que la question s’arrêtait là.
La présidente referma le dossier.
— Nous cherchons des personnes capables de commencer sans signal particulier, dit-elle. Merci d’être venu.
Il sortit avec un sentiment difficile à nommer. Ce n’était ni un échec ni une réussite.
Sur le chemin du retour, son téléphone vibra. Une crise politique venait d’éclater au Congo. Les premières analyses circulaient déjà. Il lut plusieurs commentaires, compara les angles, partagea un article particulièrement incisif.
Arrivé chez lui, il aperçut sur une étagère un livre acheté quelques mois plus tôt, écrit par un auteur de son pays. Il se souvenait avoir vérifié, au moment de l’achat, si l’ouvrage avait été cité par une revue internationale. Il ne se rappelait plus de la réponse.
Il s’assit et ouvrit le livre. Après quelques pages, il sentit le réflexe familier : chercher une caution, une référence connue, un signe que le texte avait déjà été reconnu ailleurs.
Il posa le téléphone près de lui. L’écran s’alluma de nouveau.
Il hésita, puis le retourna face contre table.
Il reprit sa lecture.
Au bout d’un moment, il ne savait plus très bien s’il cherchait à savoir si le livre était important.
Il essayait simplement de voir s’il tenait.
Cela lui demanda plus d’effort qu’il ne l’aurait cru.
Dr Alan Basilegpo
