L’Examen Africain


Quand Boɖéa apprit que le GPAGroupe des Grands Penseurs Africains — ouvrait exceptionnellement sa session annuelle à candidature libre, il sut que son heure était venue.
Il avait tout pour cela.
Des diplômes européens.
Des conférences filmées.
Des citations de Michel Foucault, de Jacques Derrida, de Jürgen Habermas, récitées avec une aisance qui impressionnait les plateaux télé.
Un vocabulaire dense.
Une assurance travaillée.
Il signait ses articles :
Atakoùn Boɖéa V.J.P.
Les initiales donnaient une gravité particulière. Une résonance presque diplomatique.
Il appelait cela penser.
Il envoya son dossier.
Trois semaines plus tard, il fut convoqué.



La salle d’examen était sobre. Une table ovale. Cinq membres du jury. Aucun visage hostile. Aucun sourire ironique.
La présidente parla la première.
— Monsieur… Atakoùn Boɖéa V.J.P., merci d’être venu. Nous ne vous demanderons pas de défendre une thèse. Nous aimerions simplement comprendre comment vous pensez.
Il hocha la tête, confiant.
— Dans quelle langue avez-vous appris à penser ?
— En français, bien sûr.
— Et dans votre langue maternelle ?
Il hésita.
— Elle est… adaptée aux proverbes, aux récits. Pas à la théorie.
On nota la réponse.
Un autre membre leva les yeux de son dossier.
— Une question plus simple, peut-être. Que signifient les initiales V.J.P. ?
Boɖéa cligna légèrement des yeux.
— Valère. Jézabel. Pancrace.
Un court silence.
— Ce sont vos prénoms ?
— Oui.
— Les utilisez-vous souvent ?
— Non… pas vraiment.
— Pourquoi les conserver alors ?
Il chercha une réponse neutre.
— Ils figurent sur mes documents officiels. Et puis… cela structure le nom.
— Les avez-vous choisis ?
— Non.
— Qui les a choisis ?
— Mes parents.
— Et eux ?
Il comprit le sous-entendu sans qu’il soit formulé.
Missionnaires. Administration. Baptême. École.
Il répondit simplement :
— Ils les ont reçus.
Le jury ne commenta pas.
Mais une idée s’imposa à lui :
il portait des noms qu’il n’habitait pas.
Il les exhibait comme des insignes académiques.
Il les réduisait à des lettres, mais les conservait comme sceau.
Il venait de comprendre qu’il avait même délégué son identité.



— Quels sont les auteurs que vous lisez le plus ? reprit la présidente.
Il répondit avec fluidité. Une liste solide, internationale.
On acquiesça.
— Pouvez-vous exposer une idée sans citer d’auteur étranger ?
Il tenta. L’idée se déroba sans ses appuis habituels.
Un silence calme s’installa.

Un membre du jury, plus jeune que les autres, consulta le dossier.
— Vous développez une réflexion intéressante sur la dépendance institutionnelle des États postcoloniaux. Avez-vous lu l’article publié l’an dernier sur le site du GPA :
« Penser sans visa : pour une autorité cognitive endogène » ?
— Non, je ne crois pas.
— Il a suscité un débat important ici.
— Je consulte peu les plateformes locales. Les discussions y manquent souvent de rigueur méthodologique.
— Sur quoi fondez-vous ce jugement ?
Il ne les lisait pas.
— Vous mentionnez dans votre article les limites méthodologiques des travaux de Cheikh Anta Diop. Les avez-vous lus directement ?
— Pas intégralement.
— Comment expliquez-vous que vous ayez lu les réfutations européennes en détail, mais pas l’auteur lui-même ?
Silence.
Ce qui venait d’ici lui semblait toujours déjà discuté ailleurs.
Comme si la version locale n’était qu’un brouillon,
et la validation extérieure, le texte définitif.
Il n’avait pas méprisé ces pensées.
Il les avait attendues ailleurs.



Puis vint la question décisive.
— Si une idée venait d’un compatriote inconnu, sans reconnaissance internationale, la prendriez-vous au sérieux ?
Il se vit attendre.
Attendre qu’elle soit validée.
Qu’elle circule.
Qu’elle revienne estampillée.
— J’attendrais qu’elle soit reconnue à l’extérieur.
— Pourquoi ?
Parce qu’ici, pensa-t-il soudain, l’autorité ne naît pas.
Elle arrive.
Elle descend.
Elle est certifiée.

La présidente conclut calmement :
— Nous ne cherchons pas des hommes qui citent. Nous cherchons des hommes qui risquent. Le GPA n’est pas un club d’érudition. C’est un lieu où l’on accepte de produire sans garantie.
Elle ajouta :
— Vous êtes brillant. Mais vous attendez encore une permission.


En sortant de la salle, Boɖea comprit que l’examen ne portait pas sur ses lectures.

Il portait sur son centre.

La question des initiales continuait de résonner.

Valère.
Jézabel.
Pancrace.

Il ne les utilisait presque jamais.
Mais il les gardait, comme une signature officielle, une armature discrète.

Ce n’étaient pas de simples prénoms.
C’étaient des traces.

Il pensa soudain que sa vie entière reposait sur des systèmes qu’il n’avait pas produits.

La langue dans laquelle il pensait.
La religion dans laquelle il avait été baptisé.
Le calendrier qui organisait son temps.
La monnaie qui mesurait la valeur.
Les catégories intellectuelles qui définissaient le sérieux et le superficiel.

Rien de tout cela n’était né ici.
Et pourtant, tout cela structurait son regard.

Il comprit alors ce que signifiait réellement la délégation.

Ce n’était pas seulement déléguer une validation académique.
Ce n’était pas préférer des auteurs étrangers.

C’était déléguer les systèmes symboliques mêmes qui fondent l’être collectif.

Déléguer le cadre à partir duquel on décide qu’une pensée compte.

Dans un tel ordre, comment croire spontanément qu’une idée locale puisse être centrale ?
Comment ne pas attendre qu’elle soit reconnue ailleurs ?
Comment ne pas soupçonner, d’avance, qu’elle manque de profondeur ?

Il pensa à la lecture.

Autour de lui, on lisait.

On lisait les crises politiques.
Les révélations.
Les scandales.
Les affrontements.

On partageait des liens.
On commentait avec ardeur.
On s’indignait avec application.

Mais qui lisait pour fonder ?
Qui lisait pour construire une architecture intérieure ?
Qui lisait une pensée lente sans attendre qu’elle déclenche une passion ?

Peut-être que le désintérêt apparent pour la lecture n’était pas de la paresse.

Peut-être était-ce le symptôme d’un déplacement plus profond :

lorsque les systèmes symboliques viennent d’ailleurs, la pensée locale cesse d’être perçue comme source.

Elle devient commentaire.
Variation.
Écho.

Lui-même n’avait pas méprisé la pensée.

Il avait intégré, sans qu’on le lui dise explicitement, que la pensée sérieuse avait un centre implicite.

Un centre géographique.
Un centre linguistique.
Un centre invisible.

Il avait appris que l’universel arrivait déjà formulé.

Que le local devait attendre.

Que la profondeur devait être certifiée.

Son enfermement dans la référence occidentale n’était pas une trahison.

C’était une conséquence.

Quand on ne se perçoit plus comme producteur des cadres symboliques, on doute de sa propre capacité à produire du sens durable.

Alors on réagit.
On polémique.
On s’enflamme.

Mais on ne fonde plus.

Le GPA n’était peut-être qu’un miroir posé devant cette réalité.

Le véritable examen était plus vaste :

Que devient une société lorsque les systèmes symboliques qui la structurent ne viennent pas d’elle ?
Que devient la lecture lorsque le centre de légitimité est ailleurs ?
Que devient la pensée lorsqu’elle ne se croit plus source ?

Il ne savait pas s’il serait admis.

Mais pour la première fois, l’admission lui parut secondaire.

La question n’était plus d’entrer dans un cercle de penseurs.

La question était de retrouver un centre.

Le centre n’avait peut-être jamais été ailleurs.
Il avait seulement été déserté.

Commencer, ce n’était pas conquérir un territoire.
C’était revenir.

Revenir à un livre ouvert sans témoin.
À une pensée formulée sans visa.
À un nom signé sans abréviation.

Et rester.

Dr Alan Basilegpo

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