
Ànǎgónù Vòjɔ, ou la synthèse positive du monde vodoun
Hommage à une artiste majeure du patrimoine béninois (†2015)
Introduction : Mémoire d’une voix et d’une vision
Près d’une décennie après sa disparition en 2015, Ànǎgónù Vòjɔ demeure une figure incontournable de la culture béninoise.
Sa voix, sa présence scénique et sa capacité rare à unir le spirituel et l’esthétique continuent d’inspirer artistes et chercheurs.
À travers son dernier album, Lèlèwésée, elle a su tisser une œuvre à la fois enracinée et ouverte, fidèle à la tradition tout en en révélant la puissance créatrice et universelle.
En republier aujourd’hui la lecture critique, c’est non seulement rendre hommage à une artiste d’exception, mais aussi raviver une réflexion sur la valeur profonde de nos expressions culturelles — celles qui, sous la forme du chant, du geste ou du symbole, inscrivent dans la durée le sens du sacré et du vivre-ensemble.
Lèlèwésée, une Synthèse Positive
Un espace culturel au cœur de l’histoire du Dahomey
Dans Lèlèwésée, Ànǎgónù Vòjɔ ouvre, par le rythme et le genre, un espace culturel au cœur même de l’histoire du Dahomey.
Elle tisse un lien entre la culture d’Abomey et celle de Ouidah — cette dernière, plus ouverte aux influences extérieures dans une époque de brassages souvent forcés.
Ce geste musical est, à n’en pas douter, une affirmation politique à valeur pédagogique.
Avec une ferveur contagieuse, Ànǎgónù Vòjɔ affirme ce qu’il y a de positif dans nos pratiques cultuelles et culturelles.
Grâce, esthétique et inspiration royale
Douée d’une grâce à forte charge évocatoire, elle nous plonge dans les meilleurs moments des spectacles royaux, des danses et chansons de cour.
Morceau d’histoire, son art allie images, gestuelle, grâce, esthétique et atours de princesse.
Le rythme est ensorcelant. Son naturel, sa maturité et sa prestance font d’elle une vraie muse.
Ses qualités prouvent qu’on peut chanter et rester à la fois femme, mère, sœur — sans se travestir.
La chorégraphie comme continuité culturelle
Sur le plan chorégraphique, la beauté scénique de ses spectacles était saisissante.
Le magnifique le disputait au magique.
La chorégraphie béninoise évolue, intégrant les apports d’un monde plus vaste — au risque de diluer son essence.
Mais dans les images qui accompagnaient Lèlèwésée, le socle de la gestuelle restait intact : la mémoire des gestes s’enrichit sans se perdre.
Cette continuité traduit le sens de synthèse dont faisait preuve l’artiste, toujours soucieuse d’un équilibre entre ouverture et fidélité.
Une chanteuse d’obédience vodoun : profondeur et positivité
Ànǎgónù Vòjɔ s’imposait comme la grande chanteuse d’obédience vodoun, non pas de manière cosmétique, mais avec profondeur, clarté et positivité.
Elle nous faisait revivre tout ce qu’il y a de positif dans la culture vodoun :
- le savoir-faire des acrobates-danseurs aériens dits akpanou, portés par le rythme egbon ;
- le akonhoun, danse et chant mêlant noblesse de cour et récit historique ou panégyrique.
Tous ces éléments étaient synthétisés dans une unité positive, restituée avec grâce et bonheur.
Des thèmes porteurs de vie et d’espérance
Les thèmes de Lèlèwésée prolongeaient cette orientation.
La fécondité y domine, accompagnée de la cure, de la guérison, du bien-être et de la santé.
Ces thèmes tranchent avec le scepticisme social souvent présent dans la chanson béninoise contemporaine, reflet d’une mentalité négative.
Mais cette tonalité positive est aussi liée au sexe de l’artiste : les femmes, plus proches de la vie et du concret, savent entretenir ce qu’elles engendrent.
Elles apportent un souffle nouveau, conciliant l’art et la vraie vie.
Une trilogie thématique significative
Les trois titres de l’album s’articulent autour de cette dynamique :
- Lèlèwésée : dédié au bain purificateur annuel (houéwoulilè) ;
- Alléluia : hommage à l’Église du Christianisme Céleste, dont les pratiques rituelles et thérapeutiques s’inspirent du vodoun positif ;
- Sosoboboé : chanson de geste évoquant les hauts faits du royaume d’Abomey, conclue par une litanie d’hommages à ceux qui ont soutenu l’artiste.
Entre rappel historique et resserrement des liens sociaux, Lèlèwésée incarne une véritable poétique du positif.
Une leçon de sagesse et d’espérance
Le regard qu’Ànǎgónù Vòjɔ portait sur le vodoun et ses pratiques était une leçon de sagesse et d’espérance.
Dans sa volonté de synthèse, elle nous faisait ressentir les éléments clés d’une vision du monde proprement nôtre, à réapprendre et à revendiquer.
Dans sa bonté, elle nous prouve que le bien-être est une valeur sociale, et que seul l’amour permet de la dompter.
Binason Avèkes
(Texte initialement publié avant 2015, revu et contextualisé à l’occasion de la commémoration d’Ànǎgónù Vòjɔ.)
Binason Avèkes
