đŸ–€ Lettre Ă  ma Fille de CƓur sur le Racisme Antinoir

« Tant que nous chercherons notre valeur dans le regard de l’autre, nous demeurerons prisonniers. »

Cette lettre, Ă©crite Ă  la suite d’une vidĂ©o virale oĂč une institutrice amĂ©ricaine humilie un Ă©lĂšve noir, s’adresse Ă  une fille de cƓur — mais aussi Ă  toute une gĂ©nĂ©ration.
Elle explore le racisme antinoir sous trois visages : celui des Blancs, celui des autres peuples, et celui, plus tragique encore, que les Noirs eux-mĂȘmes ont fini par intĂ©rioriser.



1. Le racisme blanc : la mise en scÚne du mépris

Ma chùre fille de cƓur,

Tu m’as envoyĂ© une vidĂ©o TikTok oĂč une institutrice blanche, quelque part aux États-Unis, se livre Ă  une scĂšne d’une cruautĂ© tranquille. Elle cĂ©lĂšbre l’anniversaire d’un petit garçon noir en lui faisant chanter, avec toute la classe, un happy birthday entremĂȘlĂ© d’insultes racistes : « tu es un singe de la forĂȘt », « tu pues comme un singe », et autres abjections du mĂȘme ordre.
Tout le monde rit, sauf l’enfant. Et le monde, une fois encore, regarde.

Le racisme blanc, ma chĂšre fille, est d’abord cela : une mise en scĂšne du pouvoir, une jouissance du mĂ©pris. Il ne se nourrit pas seulement de la haine, mais de la certitude d’ĂȘtre le centre du monde, de pouvoir humilier sans perdre la face. Ce racisme s’est construit dans les siĂšcles, sur les bateaux nĂ©griers, dans les plantations, dans les manuels scolaires et les laboratoires d’anthropologie.
Il a inventĂ© le Noir comme on invente un monstre : pour justifier la conquĂȘte, l’esclavage, la domination.

Cette idĂ©ologie a su se moderniser. Elle s’est parĂ©e du langage policĂ© des droits humains, du sourire bienveillant des dĂ©mocraties, tout en continuant d’imposer sa hiĂ©rarchie invisible : celle oĂč la peau blanche reste la mesure du beau, du bon, du vrai.
Et dans cette hiĂ©rarchie, le Noir demeure l’altĂ©ritĂ© radicale — l’autre de trop, celui qu’on tolĂšre mais qu’on ne cĂ©lĂšbre jamais vraiment.


2. Le racisme des autres : le miroir des humiliés

Mais il serait naïf de croire que le racisme antinoir n’a qu’un visage occidental.
À mesure que l’idĂ©ologie du monde blanc s’est Ă©tendue, elle a contaminĂ© d’autres peuples, d’autres civilisations.

Certains peuples arabes, par exemple, manifestent un mĂ©pris ouvert pour les Noirs — parfois brutal, sans la feinte courtoisie des EuropĂ©ens. Ce racisme-lĂ  ne vient pas d’une supĂ©rioritĂ© rĂ©elle, mais d’une blessure hĂ©ritĂ©e. En nous mĂ©prisant, ils Ă©vacuent le mĂ©pris que l’Occident leur inflige.
DĂ©tester le Noir devient une maniĂšre symbolique de se rapprocher du modĂšle blanc, ce mĂȘme modĂšle qui les a pourtant rejetĂ©s.

Et cette contamination s’est mondialisĂ©e.
En Asie, en Inde, en Amérique latine, le rejet du Noir prospÚre sous des formes diverses : moqueries, exclusions, fétichisation du teint clair, reproduction servile des normes occidentales.
Le racisme antinoir s’est transformĂ© en virus culturel. Il circule sans passeport, inoculĂ© par les Ă©crans, les publicitĂ©s, les sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es, les religions mĂȘme.
Le mĂ©pris s’exporte mieux que la morale.


3. Le racisme intérieur : la blessure du regard

Mais le plus tragique, ma fille de cƓur, est que ce racisme finit par habiter ceux qui en sont les victimes.
Il se glisse dans la psychĂ©, il contamine le regard. Peu Ă  peu, le Noir apprend Ă  se mĂ©fier de son semblable, Ă  lui refuser ce qu’il accorde aux autres. Il s’efforce d’ĂȘtre autre chose que ce qu’il est, convaincu qu’il doit s’éloigner de lui-mĂȘme pour exister aux yeux du monde.

Tu sais combien j’aime marcher. Et j’ai souvent remarquĂ© une chose, presque banale : rares sont les automobilistes noirs qui s’arrĂȘtent pour me laisser traverser. En revanche, il m’arrive plus souvent de recevoir ce geste d’automobilistes blancs — et, plus frĂ©quemment encore, de femmes blanches.
Ce n’est pas un hasard, ni une simple coïncidence.
C’est le signe d’une blessure profonde : celle de l’homme noir qui, ayant trop longtemps Ă©tĂ© niĂ©, a fini par douter de sa propre valeur — et, pire encore, de celle de son frĂšre.

Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancs, l’a dit avec une justesse implacable : l’opprimĂ© finit par revĂȘtir le masque de l’oppresseur.
Ce masque colle Ă  la peau, jusqu’à nous faire parler une langue Ă©trangĂšre, penser dans des cadres qui nous excluent, rĂȘver des rĂȘves qui ne sont pas les nĂŽtres.
Et plus nous le portons, plus nous nous Ă©loignons de nous-mĂȘmes.


4. Retrouver le chemin de soi

Alors, ma fille de cƓur, retiens ceci : tant que nous ne reviendrons pas Ă  nous-mĂȘmes, tant que nous n’apprendrons pas Ă  nous aimer sans miroir dĂ©formant, tant que nous chercherons notre valeur dans le regard des autres, nous resterons prisonniers d’un rĂŽle, d’une fiction, d’un mensonge.

Notre libération ne viendra ni de la colÚre seule, ni des réparations attendues, ni des bonnes intentions des puissants.
Elle viendra du dedans : d’un acte d’amour envers soi-mĂȘme et envers les siens.

Nous devons retrouver la mémoire de notre beauté, la conscience de notre humanité, la force tranquille de notre dignité.
Ce retour Ă  soi n’est pas un repli. C’est un soulĂšvement silencieux. C’est le commencement de la vraie libertĂ©.


Avec tout mon amour,
Ton PÂČ â€ïžđŸ˜„


Alan Basilegpo

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