
« Tant que nous chercherons notre valeur dans le regard de lâautre, nous demeurerons prisonniers. »
Cette lettre, Ă©crite Ă la suite dâune vidĂ©o virale oĂč une institutrice amĂ©ricaine humilie un Ă©lĂšve noir, sâadresse Ă une fille de cĆur â mais aussi Ă toute une gĂ©nĂ©ration.
Elle explore le racisme antinoir sous trois visages : celui des Blancs, celui des autres peuples, et celui, plus tragique encore, que les Noirs eux-mĂȘmes ont fini par intĂ©rioriser.
1. Le racisme blanc : la mise en scÚne du mépris
Ma chĂšre fille de cĆur,
Tu mâas envoyĂ© une vidĂ©o TikTok oĂč une institutrice blanche, quelque part aux Ătats-Unis, se livre Ă une scĂšne dâune cruautĂ© tranquille. Elle cĂ©lĂšbre lâanniversaire dâun petit garçon noir en lui faisant chanter, avec toute la classe, un happy birthday entremĂȘlĂ© dâinsultes racistes : « tu es un singe de la forĂȘt », « tu pues comme un singe », et autres abjections du mĂȘme ordre.
Tout le monde rit, sauf lâenfant. Et le monde, une fois encore, regarde.
Le racisme blanc, ma chĂšre fille, est dâabord cela : une mise en scĂšne du pouvoir, une jouissance du mĂ©pris. Il ne se nourrit pas seulement de la haine, mais de la certitude dâĂȘtre le centre du monde, de pouvoir humilier sans perdre la face. Ce racisme sâest construit dans les siĂšcles, sur les bateaux nĂ©griers, dans les plantations, dans les manuels scolaires et les laboratoires dâanthropologie.
Il a inventĂ© le Noir comme on invente un monstre : pour justifier la conquĂȘte, lâesclavage, la domination.
Cette idĂ©ologie a su se moderniser. Elle sâest parĂ©e du langage policĂ© des droits humains, du sourire bienveillant des dĂ©mocraties, tout en continuant dâimposer sa hiĂ©rarchie invisible : celle oĂč la peau blanche reste la mesure du beau, du bon, du vrai.
Et dans cette hiĂ©rarchie, le Noir demeure lâaltĂ©ritĂ© radicale â lâautre de trop, celui quâon tolĂšre mais quâon ne cĂ©lĂšbre jamais vraiment.
2. Le racisme des autres : le miroir des humiliés
Mais il serait naĂŻf de croire que le racisme antinoir nâa quâun visage occidental.
Ă mesure que lâidĂ©ologie du monde blanc sâest Ă©tendue, elle a contaminĂ© dâautres peuples, dâautres civilisations.
Certains peuples arabes, par exemple, manifestent un mĂ©pris ouvert pour les Noirs â parfois brutal, sans la feinte courtoisie des EuropĂ©ens. Ce racisme-lĂ ne vient pas dâune supĂ©rioritĂ© rĂ©elle, mais dâune blessure hĂ©ritĂ©e. En nous mĂ©prisant, ils Ă©vacuent le mĂ©pris que lâOccident leur inflige.
DĂ©tester le Noir devient une maniĂšre symbolique de se rapprocher du modĂšle blanc, ce mĂȘme modĂšle qui les a pourtant rejetĂ©s.
Et cette contamination sâest mondialisĂ©e.
En Asie, en Inde, en Amérique latine, le rejet du Noir prospÚre sous des formes diverses : moqueries, exclusions, fétichisation du teint clair, reproduction servile des normes occidentales.
Le racisme antinoir sâest transformĂ© en virus culturel. Il circule sans passeport, inoculĂ© par les Ă©crans, les publicitĂ©s, les sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es, les religions mĂȘme.
Le mĂ©pris sâexporte mieux que la morale.
3. Le racisme intérieur : la blessure du regard
Mais le plus tragique, ma fille de cĆur, est que ce racisme finit par habiter ceux qui en sont les victimes.
Il se glisse dans la psychĂ©, il contamine le regard. Peu Ă peu, le Noir apprend Ă se mĂ©fier de son semblable, Ă lui refuser ce quâil accorde aux autres. Il sâefforce dâĂȘtre autre chose que ce quâil est, convaincu quâil doit sâĂ©loigner de lui-mĂȘme pour exister aux yeux du monde.
Tu sais combien jâaime marcher. Et jâai souvent remarquĂ© une chose, presque banale : rares sont les automobilistes noirs qui sâarrĂȘtent pour me laisser traverser. En revanche, il mâarrive plus souvent de recevoir ce geste dâautomobilistes blancs â et, plus frĂ©quemment encore, de femmes blanches.
Ce nâest pas un hasard, ni une simple coĂŻncidence.
Câest le signe dâune blessure profonde : celle de lâhomme noir qui, ayant trop longtemps Ă©tĂ© niĂ©, a fini par douter de sa propre valeur â et, pire encore, de celle de son frĂšre.
Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancs, lâa dit avec une justesse implacable : lâopprimĂ© finit par revĂȘtir le masque de lâoppresseur.
Ce masque colle Ă la peau, jusquâĂ nous faire parler une langue Ă©trangĂšre, penser dans des cadres qui nous excluent, rĂȘver des rĂȘves qui ne sont pas les nĂŽtres.
Et plus nous le portons, plus nous nous Ă©loignons de nous-mĂȘmes.
4. Retrouver le chemin de soi
Alors, ma fille de cĆur, retiens ceci : tant que nous ne reviendrons pas Ă nous-mĂȘmes, tant que nous nâapprendrons pas Ă nous aimer sans miroir dĂ©formant, tant que nous chercherons notre valeur dans le regard des autres, nous resterons prisonniers dâun rĂŽle, dâune fiction, dâun mensonge.
Notre libération ne viendra ni de la colÚre seule, ni des réparations attendues, ni des bonnes intentions des puissants.
Elle viendra du dedans : dâun acte dâamour envers soi-mĂȘme et envers les siens.
Nous devons retrouver la mémoire de notre beauté, la conscience de notre humanité, la force tranquille de notre dignité.
Ce retour Ă soi nâest pas un repli. Câest un soulĂšvement silencieux. Câest le commencement de la vraie libertĂ©.
Avec tout mon amour,
Ton PÂČ â€ïžđ
Alan Basilegpo

