Sénégal, une Autre Fracture de l’Idéal Panafricain : le Renvoi des Étudiants Dahoméens de Dakar

Manifestation étudiante à Dakar, mai 1968

Le panafricanisme suscite aujourd’hui un engouement sincère et massif parmi la jeunesse africaine. En réaction aux humiliations historiques et aux défis postcoloniaux, nombreux sont les jeunes qui brandissent l’idéal d’une Afrique unie, forte et affranchie de toute domination étrangère. Pourtant, au-delà de ce souffle romantique, il importe de se confronter aux tensions, aux désillusions et aux fractures internes qui ont, dès les premières heures des indépendances, entamé la promesse d’unité. Après le sabotage politique de la Fédération du Mali par le retrait du Sénégal, acte que d’aucuns ont qualifié de « coup d’État de Senghor » au profit des intérêts néocoloniaux français, une autre fracture, plus sourde mais tout aussi révélatrice, s’est produite sur le terrain universitaire. Dans les années 60, les autorités sénégalaises procédèrent au renvoi brutal des étudiants béninois — alors Dahoméens — qui brillaient par leurs résultats à l’Université de Dakar. Un épisode peu documenté, souvent relégué à la mémoire orale, mais qui en dit long sur les limites concrètes du panafricanisme de façade. Entre nationalismes rampants et ethnicisme viscéral, entre compétition élitiste et logique de cloisonnement postcolonial, ce moment marque une césure symbolique et politique qu’il faut restituer à la mémoire. Loin des grands discours sur l’unité africaine, les pratiques de terrain révélaient des réflexes de fermeture, des instincts de territoire, de rang, de pouvoir. La circulation des savoirs — censée incarner l’idéal panafricain — se heurtait à des logiques de prestige, de souveraineté mal assurée, et de rivalités interétatiques.

L’épisode du renvoi des étudiants béninois en est une illustration frappante. Non seulement il a creusé un fossé entre pays dits frères, mais il a aussi trahi l’embarras des élites africaines face à la jeunesse instruite, mobile, critique — cette jeunesse qui aurait pu être le ferment d’un panafricanisme concret, mais que l’on a préférée disperser..

Le panafricanisme : rêve d’unité ou chimère romantique ?

Le panafricanisme est né de la volonté de résister aux dominations coloniales et aux divisions artificielles imposées par les puissances européennes. Il postule une solidarité organique entre les peuples noirs, fondée sur une même histoire de souffrance et une même aspiration à la dignité. Mais très vite, ce rêve s’est heurté à la réalité : chaque État, fraîchement indépendant, a dû affirmer sa souveraineté, marquer ses frontières, gérer ses propres intérêts. La logique panafricaine a cédé le pas à une politique de la survie nationale, souvent marquée par des suspicions mutuelles, des replis identitaires et des jeux d’équilibre fragile.

1968 : les étudiants béninois, majoritaires et brillants, renvoyés de Dakar

En 1967-1968, le Dahomey comptait près de 461 étudiants inscrits à l’Université de Dakar, soit près de la moitié de sa population étudiante. Ces étudiants, souvent brillants et très actifs dans les mouvements syndicaux et panafricains, se distinguèrent rapidement. Lors des événements de mai 1968, marqués par des grèves étudiantes massives, ils furent parmi les plus engagés. En réaction, les autorités sénégalaises décidèrent d’expulser plus de 400 étudiants étrangers, dont une majorité de Dahoméens.

Les raisons invoquées furent la discipline, l’ordre public, mais dans les mémoires béninoises, un autre discours circule : ces étudiants faisaient de l’ombre, ils étaient trop visibles, trop brillants, et devenaient encombrants. Ce fut une humiliation nationale. Loin de renforcer les solidarités africaines, cette décision souligna les tensions et les hiérarchies implicites au sein même du projet panafricain.

Cette crispation face à l’intelligence libre n’était pas propre au contexte ouest-africain. La même année 1968, en Allemagne, l’activiste Daniel Cohn-Bendit participa à une action contre Senghor, alors invité d’honneur à la Foire du livre de Francfort. Le président sénégalais, perçu par certains comme une figure du néocolonialisme culturel, fit l’objet d’un blocage du SDS, ce qui valut à Cohn-Bendit une condamnation avec sursis. Le geste symbolique révélait une critique transnationale des élites africaines jugées complices d’un ordre postcolonial. Ainsi, du renvoi des étudiants dahoméens à Dakar à la contestation de Senghor en Europe, se dessine une même ligne de fracture : celle d’un système répressif, peu enclin à tolérer les esprits trop brillants ou trop libres.

Mais au-delà du geste autoritaire, ce renvoi porte la marque d’un mimétisme profondément enraciné : celui du dominé qui, une fois en position de pouvoir, reproduit les réflexes de son ancien maître. En expulsant les étudiants dahoméens, les autorités sénégalaises ont, consciemment ou non, répliqué la mesure d’expulsion prise quelques mois plus tôt par la France à l’encontre de Daniel Cohn-Bendit. Ce mimétisme, aussi aveugle que simiesque, faisait fi des spécificités éthiques et politiques du contexte panafricain, qui exigeaient au contraire solidarité, hospitalité intellectuelle et coopération. Le réflexe sécuritaire l’a emporté sur la logique unitaire. Ce fut une répétition — déplacée et symboliquement tragique — du geste de la métropole française, dans un contexte pourtant radicalement différent : même posture, même violence symbolique, mais même illusion de souveraineté.

La réaction du Dahomey : création d’une université nationale

Campus de l’Université du Dahomey, Abomey‑Calavi – 1970

Le renvoi brutal des étudiants fut un choc pour les autorités du Dahomey. Sous la pression de l’opinion publique et des étudiants eux-mêmes, le gouvernement décida de mettre en place une structure d’enseignement supérieur sur le sol national. C’est ainsi que fut créée, en 1970, l’Université du Dahomey. Elle marqua à la fois un geste de fierté nationale et une forme de repli stratégique. L’université devint un espace de formation autonome, mais aussi un symbole : celui d’une Afrique qui, au lieu de s’unir, se défendait en rangs dispersés, nationalement sinon ethniquement clivés, à l’échelle de ses États-nations.

Ce que cette histoire nous dit : entre solidarité africaine et concurrence étatique

Loin de l’idéal d’une Afrique unie, l’épisode du renvoi des étudiants béninois révèle la prégnance des intérêts étatiques, des clivages nationaux, et parfois des préjugés entre pays africains. Le discours panafricaniste servait alors de vernis à des pratiques bien plus pragmatiques, et parfois brutales. Loin d’être un cas isolé, cet épisode illustre une constante : la difficulté d’une vraie unité sans reconnaissance des diversités, sans justice, sans mémoire partagée.

Une mémoire à réveiller : éduquer sans mythifier

Il est urgent que la jeunesse africaine développe une conscience historique lucide. Le panafricanisme ne peut être réduit à un slogan ou un rêve nostalgique. Il doit s’ancrer dans une analyse critique des faits, des conflits, des trahisons, mais aussi des espoirs réels. Réveiller la mémoire du renvoi des étudiants béninois, c’est aussi rendre hommage à leur résistance et à leur désir d’éducation, mais c’est surtout apprendre à ne pas idolâtrer des figures ou des idées sans les soumettre à l’examen de la réalité.

L’histoire du renvoi des étudiants béninois de Dakar nous rappelle que la construction africaine ne saurait faire l’économie de la vérité. Le panafricanisme n’est pas mort, mais il ne renaîtra que dépouillé de ses illusions. Pour construire une unité authentique, il faudra oser regarder en face les failles du passé, les clivages du présent, et inventer ensemble une autre façon d’être africain, solidaire, et libre.

Adenifuja Bolaji

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