
Il ne fait l’ombre d’aucun doute que la France a jugé opportun et a donné son aval au coup d’État intervenu au Gabon le 29 août 2023 ; et comme toujours au Gabon, c’est elle qui dicte au général Brice Oligui les grandes lignes de ses gesticulations.
A travers ce coup d’État intervenu dans le feu des coups d’État inquiétants du Niger, du Burkina Faso et du Mali qui mettent en péril sa position dominante en Afrique, la France a voulu manier à son tour le langage des coups d’État militaires. Ce langage, on le sait, tranche avec celui des coups d’État constitutionnels auxquels ses ludions, du Tchad en Côte d’Ivoire en passant par le Togo, le Congo, le Sénégal ou le Bénin, nous avaient habitués. Avec le coup d’État du Gabon intervenu au moment même où elle se livrait à un bras de fer avec les Généraux Nigériens, la France a voulu prendre à témoin l’opinion africaine, notamment la jeunesse, de ce que certains coups d’État étaient plus préférables que d’autres, plus civilisés, plus urgents, plus pertinents. La France, en crevant l’abcès politique que représente la mainmise héréditaire sur le pouvoir par la famille Bongo, pense pouvoir parler à l’esprit des Africains ; Elle pense avoir mené une action de bon sens et veut se placer dans la position de celle qui fait ce qu’il faut pour l’Afrique. Et, bien que le champ à défricher en matière des bonnes choses pour l’Afrique soit vaste, la France a choisi le Gabon comme bouc émissaire.
Il est vrai aussi qu’à l’instar d’autres erreurs internes au régime, l’opportunité des élections truquées était toute trouvée. Et la France a décidé de battre le fer quand il est chaud. Mais, comme toujours, elle y met l’art et la manière. La liesse de délivrance des Gabonais a été mise en scène et à profit. Elle était censée caractériser le coup d’État comme populaire, conforme à la volonté du peuple, car il a délivré le pays d’un abcès qui purulait depuis longtemps. En cela, conforme aux manipulations des Africains dans laquelle la France est passée maîtresse, il y avait du vrai : les Gabonais sont contents, délivrés de voir tomber Ali Bongo ; même si la question se pose de savoir, au-delà des apparences, si la destitution d’Ali Bongo est synonyme de la chute de la dynastie, dans une action que le candidat malheureux à l’élection présidentielle du 26 août, M. Albert Ondo Ossa, a qualifié de révolution de palais.
Quoi qu’il en soit la joie des Gabonais n’a pas été feinte. La France, qui a engrangé cette réaction logique, espère qu’elle fera date et signe dans l’esprit des Africains. Cette espérance sournoise va de pair avec les gesticulations politiques de celui qu’il faut bien appeler sa nouvelle poupée gabonaise. La France, en maîtresse d’œuvre, dicte les grandes lignes des décisions à prendre. Elle n’a pas hésité à sacrifier Ali Bongo sur l’autel de ses fantasmes de repositionnement sur la scène politique africaine, sa volonté de persévérer dans son être. Il est vrai qu’Ali Bongo l’a cherché. Comme le montre les choix honteux d’un Patrice Talon au Bénin, la servilité à la France ne doit souffrir de la moindre incartade. Or, avec une certaine dignité, Ali Bongo a fait montre de moins de servilité qu’un Patrice Talon au Bénin ; il s’est permis d’entrer dans le Commonwealth, et a ouvert l’exploitation des ressources gabonaises à la concurrence chinoise, provocations que la France ne laisserait pas impunies. Avec l’élection du 26 août, qui n’était pas la première qu’Ali Bongo aura truquée, et sa situation de faillite politico-diplomatique au Sahel, la France n’a pas hésité à passer à l’acte. Elle a seulement veillé à assurer la liberté du président déchu. Une situation qui tranche avec l’acharnement sur les membres du gouvernement Bongo, y compris de sa famille, érigés en boucs émissaires des crimes du régime.
Par ces décisions mi-figue mi-raisin, tout en nuance, la France essaie de promouvoir l’idée d’un coup d’État civilisé en même temps que populaire, censé s’opposer aux coups d’État sauvages et illégaux en cours au Sahel. La mayonnaise de cette manipulation prend-elle vraiment ? Si les Gabonais et les Africains sont contents de voir tomber Ali Bongo, ils voient aussi qu’il s’en faut de beaucoup que la Gabon cesse d’être la cinquième roue du carrosse France. L’habeas corpus dont jouit Ali Bongo montre bien que la France est à la manœuvre, marquant ou colorant les événements de son empreinte de « nation civilisée », à l’écart des pulsions de règlements de compte. D’un autre côté, l’accent mis sur la moralisation de la vie publique, qui relègue au second plan l’urgence des objectifs de la transition, prouve si besoin en est le parti-pris démagogique du nouveau maître de Libreville. Cette démagogie en dit long sur la volonté de Brice Oligui Nguema de briguer la magistrature suprême le moment venu. En même temps, elle correspond à l’ordre reçu de caresser les Gabonais et les Africains dans le sens du poil afin d’accréditer l’idée d’un coup d’État populaire et civilisé, tout le contraire des coups d’État du Sahel.
Mais les coups d’État du Sahel, la France a beau les labelliser sauvages et illégaux, ne laissent pas d’être populaires. Et la France se laisserait abuser en confondant le soulagement légitime des Africains de voir tomber Ali Bongo et l’adhésion des masses populaires Africaines aux régimes militaires du Sahel : ceux-ci sont les fers de lance de la lutte pour la souveraineté africaine, continuateurs d’un combat commencé par les Olympio, les Tombalabaye, les Ngouabi, les Sankara, les Khadafi, buttés par la France parce qu’ils n’avaient pas la chance de cette adhésion.
Adenifuja Bolaji
