Expulsion des Kémi Seba et autres Nathalie Yamb : une Vieille Histoire de Déportation Bien Française

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La semaine dernière, la nouvelle de l’arrestation et de l’expulsion de Kémi Seba du Burkina Faso, le pays de Thomas Sankara, a défrayé la chronique. La chose n’est pas nouvelle en ce qui concerne l’activiste panafricaniste, combattant anticolonialiste radical. L’itinérance géopolitique de Kémi Seba a d’abord  commencé en France, où il a été aux prises à une longue traque politico-judiciaire émaillée de procès et d’incarcération.  Ce harcèlement in fine a montré à Kémi Seba le chemin de la sortie de France qui, pays des droits de l’homme et Démocratie oblige, n’avait pas les moyens de le lui signifier légalement mais ne s’en est pas moins sentie soulagée.

Sorti de France, comme les Juifs de l’Égypte,  Kémi Seba s’installe au Sénégal, le pré carré historique français, qu’il faut distinguer de la Côte d’Ivoire qui est son pré carré économique. En 2017, il en est expulsé vers la France. A partir de ce moment, expulser Kémi Seba ou des combattants anticolonialistes radicaux de sa trempe et de sa détermination semble être devenu le nouveau jeu des  Président-boys de la Françafrique. Ainsi a-t-il été expulsé de Côte d’Ivoire, menacé d’expulsion au Mali, et  la semaine dernière expulsé de Burkina Faso. Dans tous ces cas d’expulsion, le motif retenu contre lui est l’insulte envers les autorités ou la menace à l’ordre public. Les deux pays qui se sont le plus illustrés dans ce jeu sont les deux prés carrés français : le  Sénégal et la Côte d’Ivoire. Ce dernier pays s’est encore illustré récemment par l’expulsion d’un autre panafricaniste, Nathalie Yamb, qui, depuis son fameux discours de Sotchi, était dans le viseur de la France. L’expulsion de Côte d’Ivoire de cette croisée de la lutte anti-CFA à la veille de la visite en France du Président Français Emmanuel Macron en vue de la mascarade de l’ECO, loin d’être un hasard, était une manière de sacrifice propitiatoire à la divinité France.

A l’évidence, ces expulsions d’Africains qui ont lieu aujourd’hui d’un pays francophone vers un autre sous des motifs bassement politiques et en violation de leur droit d’homme et de citoyens africains s’insèrent dans une continuité historique et ne sont pas sans rappeler le triste passé où était réglé dans l’injustice et l’arbitraire le sort de grands résistants africains  comme Samory Touré, Gbêhanzin Ayijirè, Alpha Yaya Diallo, ou Louis Hunkarin. Mais avant d’être africaine, cette histoire est aussi celle de la France.

Déjà, au 18ème siècle, la déportation forcée et collective d’un ensemble de population civile  était discrètement inscrite dans la loi française avec le décret en 14 articles de la Convention nationale du 1er août 1793.  De même, sous l’Ancien Régime existait une peine individuelle de bannissement, c’est-à-dire d’obligation de quitter le territoire du ressort d’une juridiction (ban), mais cette peine n’était pas appelée du nom de « déportation ». Il existe depuis longtemps d’autres cas de lois obligeant à quitter le territoire du royaume, soit des étrangers, en particulier avec les ordonnances révoquant le privilège de séjour des juifs, soit des sujets du roi refusant de quitter la « religion prétendument réformée » avec la Révocation de l’Édit de Nantes. Progressivement, la déportation s’est substituée, à la peine de mort pour les crimes contre la sûreté de l’État.

Lors de la Révolution de 1789, la déportation  a été introduite dans le Code pénal du 25 septembre 1791. La peine de déportation est prévue en 1810 par la promulgation du nouveau Code pénal à l’article 7, et elle sera appliquée aux révolutionnaires de 1848. Troisième peine « afflictive et infamante », souvent utilisée pour châtier les « délits politiques », la déportation arrivait en effet après la peine de mort et les travaux forcés à perpétuité, mais avant les travaux forcés à temps. Mais l’abolition de la peine de mort pour les crimes politiques par la Constitution de 1848 conduisit les parlementaires à substituer celle-ci par la déportation, avec la loi du 8 juin 1850. Les îles Marquises furent le premier lieu utilisé, pour ceux condamnés par la Seconde République. La Troisième République déporta les Communards, ainsi que les Kabyles du Pacifique, en Nouvelle-Calédonie, tandis que les bagnes de Guyane étaient davantage utilisés. Une loi du 31 mars 1931 remplaça définitivement la Nouvelle-Calédonie comme lieu de déportation par la Guyane, l’île Royale étant choisie pour la déportation simple, et l’île du Diable pour la déportation en enceinte fortifiée.

La déportation a été définitivement supprimée du droit français lors de la présidence du général de Gaulle, par une ordonnance du 4 juin 1960.

Mais entre 1860 et 1960, c’est-à-dire durant un siècle en Afrique, la déportation et ses variantes politico-judiciaires feront florès dans l’espace francophone en gestation, aussi bien pendant la conquête coloniale que durant la période coloniale proprement dite. Les mesure d’exil, de déportation et d’éloignement carcéral font partie de la panoplie ordinaire des administrations ou des conquérants coloniaux. Le déporté est un personnage politique local, un roi, un chef de guerre, un notable, un religieux, un prince, voire même un simple ressortissant d’un territoire colonisé ou convoité par la France dont le seul tort souvent est d’avoir l’audace de s’opposer aux desseins coloniaux français dans la forme ou dans le fond ;  ou dont les vues ou les prises de position, l’influence sur les siens, le degré d’autonomie symbolique ou l’intelligence politique sont jugés incompatibles aux normes requises ou comme étant susceptibles de compromettre la nécessaire soumission des peuples africains qui est au principe du projet colonial.

Ainsi, aussi bien  dans la phase pré-coloniale de conquête où elles ont servi de solution politiques aux équations militaires, que durant la période proprement coloniale où elles ont été utilisées  comme une opération majeure de l’arithmétique pénale et disciplinaire en cheville avec l’ordre judiciaire colonial, ces mesures étaient monnaie courante. Quelques exemples illustres attestent de la diversité de leurs usages et de leurs fonctions.

Ainsi au Dahomey pour conclure et parachever la conquête coloniale, mettre en place un ludion en la personne du frère du roi déchu, il a fallu déporter Béhanzin qui, après plusieurs mois de maquis s’est rendu au Général Dodds.  En, exilé en Martinique où il resta pendant six ans, sans jamais cesser de clamer l’attachement à sa terre natale, Béhanzin mourra à Blida en Algérie après six mois de transfèrement dans ce pays  qui bien qu’illusoirement plus proche était loin de son Danhomè natal qu’il ne reverra plus jamais.

Son frère Agoliagbo qui accepta de jouer le jeu de la colonisation, au bout de quelques années, sera jugé par les Français inapte et insuffisamment servile et déporté à son tour au Gabon, pendant une dizaine d’années ; et même de retour au Dahomè, il sera maintenu en déportation intérieure à Savè au Nord d’Abomey pendant quelques années avant d’être autorisé à rejoindre son pays natal — un traitement qui n’est pas sans rappeler ce que subit actuellement Laurent Gbagbo, censé être une décision judiciaire formelle de la CPI, alors qu’elle a tout l’air d’un diktat français proprement scandaleux visant à maintenir l’ex-président ivoirien en dehors du champ politique et des enjeux électoraux de son pays.

La déportation coloniale frappa un personnage oublié comme Mohammad Dinah Salifou, Camara roi des Nalous en Guinée, qui après avoir connu la gloire, comme invité d’honneur à l’Exposition universelle de 1889 à Paris, sera exilé à Saint-Louis-du-Sénégal, où il mourra, dans la misère. Malgré sa docilité, son intelligence et l’influence forte qu’il avait sur les siens étaient jugés incompatibles avec les desseins coloniaux  français.

Samory Touré fut déporté aussi, mais résistant indomptable, il n’était pas du même métal que le roi des Nalou. À la fin des années 1870, les Français commencent leur expansion en Afrique de l’ouest, à partir de l’est du Sénégal, et cherchent à progresser vers le sud-est pour atteindre leurs bases en Côte d’Ivoire. Ces mouvements les conduisent à un affrontement direct avec Samory Touré, un chef de guerre à part entière, possédant sa propre armée regroupée à Sanankoro sur les bords du Haut-Milo, un affluent du fleuve Niger. Après plusieurs face à face guerriers avec les français, l’affrontement crucial est lancé par l’attaque opérée par un des fils de Samory Touré contre un bataillon français, qui est anéanti. Cette action déclenche une campagne française de représailles au printemps/été 1898, au terme de laquelle Samory est capturé au petit matin du 29 septembre 1898 à Guélémou en Côte d’Ivoire, par le capitaine Gouraud puis exilé au Gabon. Samory Touré y meurt en captivité le 2 juin 1900, des suites d’une pneumonie.

Alpha Yaya Diallo,  guerrier peul connu sous le nom de « roi » de Labé, l’une des provinces du Fouta-Djalon, fut lui aussi déporté. D’abord  de 1905 à 1910 au Dahomey (actuel Bénin) sous l’accusation de fomenter un soulèvement contre l’autorité coloniale française. Puis, il fut à nouveau arrêté à Conakry et condamné à la déportation définitive et incarcéré au bagne sec de Port-Étienne (aujourd’hui Nouadhibou, Mauritanie), où il mourut en 1912.

Bref, comme on le voit, la liste des personnes ayant fait l’objet de mesures de déportation par les administrations coloniales françaises est longue. Toutefois nous ne saurons clore ce tour d’horizon succinct sans mentionner un cas  qui mérite d’être cité en exemple à toute l’Afrique et au monde entier, car d’une certaine manière, il annonce en quelque sorte la figure héroïque de Nelson Mandela. La spécificité de Louis Hunkanrin, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est que, contrairement aux autres déportés, il n’est pas un héros de la résistance à la conquête coloniale mais un citoyen africain en lutte contre les injustices de l’administration coloniale, que ce soit au Dahomey son pays d’origine ou ailleurs sur le continent.

Louis Hunkanrin (1886-1964) fait partie de la première promotion de l’École normale de Saint-Louis du Sénégal qui en sort en 1907. Révoqué de l’enseignement en 1910, il est condamné à deux reprises pour ses activités journalistiques (1911 et 1912) et placé en résidence obligatoire à Dakar. Ce sera le début d’une longue série de tracasseries judiciaires et politiques qui le conduiront  d’arrestations en jugements et de jugements en déportations. Notamment, sa participation active aux « Evénements de Porto-Novo » de février 1923 le consacre comme meneur auprès de l’administration coloniale française qui le condamne à dix ans d’internement administratif en Mauritanie. De retour au Dahomey, il écrit dans La Voix du Dahomey et est condamné à une amende à l’issue du procès contre le journal en mai 1936. Lors du second conflit mondial, il est déporté au Soudan français (actuel Mali) pour « gaullisme ».

Plus haut, nous avons brièvement fait allusion à l’ancien Président ivoirien, Laurent Gbagbo, dont nous avons comparé le sort à celui d’un roitelet dahoméen déporté successivement au Gabon, puis dans une autre contrée du Dahomey distincte sinon hostile à son royaume d’origine.  Pour clore tout à fait le volet des déportations individuelles, interrogeons-nous sur le cas Gbagbo, opportunément embastillé à la Haye après avoir été militairement déposé par la France. Comment considérer Gbagbo actuellement dans les fers de la CPI sinon comme un déporté de la France ou de  son administration néocoloniale de la Côte d’Ivoire qu’elle impose ou contrôle de A à Z ?

Le deuxième volet des déportations coloniales est celui qui a trait aux déportations collectives, à visée téléologique et qui obéissent à des considérations idéologiques ethnicistes et ethnocentristes. Cette deuxième dynamique résulte d’un effet de contagion islamique, à l’exact opposé du projet répressif colonial, visant à réduire au silence les mouvements de révolte “indigènes” inspirés par l’islam dans les régions sahélo-soudanaises, en isolant les principaux instigateurs de ces mouvements par des mesures de déportation en “zone animiste” (Côte d’Ivoire), selon la terminologie officielle. Paul Marty explicite l’esprit et la lettre de cette politique de bannissement : « De par une tradition administrative, qui remonte au premier jour de l’occupation, la Côte d’Ivoire est la colonie où sont envoyés les indigènes musulmans, blancs ou noirs, des régions du nord, qui ont été l’objet d’une mesure d’internement politique. Il avait paru que ce milieu de populations primitives, pleines de défiance à leur égard, dont ils ne connaissent ni la langue ni les mœurs et, qu’au surplus ils honorent de leur mépris, seraient pour ces marabouts et guerriers, révoltés, perturbateurs, frondeurs ou hallucinés, la meilleure des geôles morales »

Certains parcours individuels et collectifs de prisonniers soudanais dans ces « geôles morales » ont montré les limites d’une telle politique d’isolement. Les Maures de Kiffa et de Oualata (Mauritanie) déportés et détenus à Bingerville pour leur opposition à l’occupation française en 1916 parvinrent à faire de la deuxième capitale de la Côte d’Ivoire un véritable centre islamique. Le même phénomène fut observé à Dabou, où l’ex-sultan de Zinder, Mamadou Teniem, interné depuis 1907, était des plus considérés par les Adjoukrous et Ébriés fétichistes . Mais le cas le plus célèbre de migration religieuse vers la Basse-Côte d’Ivoire sous l’empire de la contrainte reste celui de cheick Yacouba Sylla, Soninké originaire de Nioro du Sahel qui, déporté en 1930 à Sassandra (sud-ouest de la Côte d’Ivoire) suite à des démêlés avec l’administration du Soudan français, fut un véritable vecteur d’expansion de l’islam en zone forestière ivoirienne, notamment à Sassandra puis à Gagnoa à partir de 1938.

Au total, que pouvons nous retenir de ce rapide rappel historique sur les mœurs de déportation coloniale de la France en Afrique noire ? Premièrement qu’elles tirent leur légitimité et leur fondement juridique de la loi française. Elles sont mises en oeuvre comme des mesures en adéquation avec le projet répressif colonial  de soumission des populations et de contrôle des territoires qu’elles expriment et servent diversement. Mais ce que nous apprend surtout ce bref rappel historique sur la déportation est que cette pratique coloniale n’est pas sans rappeler les expulsions des Kémi Seba et Nathalie Yamb, panafricanistes et résistants notoires à la perpétuation de la colonisation française. Cette ressemblance apporte la preuve si besoin en est que taxer les chefs d’Etat francophones d’Afrique de gouverneurs noirs, est loin d’être une métaphore ou une vue de l’esprit, mais une triste réalité !

Adenifuja Bolaji

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