Publié dans hommage, Litté

Fernando Pessoa : le Livre et le Film de l’Intranquillité de Bernardo Soares.

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Je suis de ces âmes que les femmes disent aimer, et qu’elles ne reconnaissent jamais quand elles les rencontrent ; de ces âmes que, si elles les reconnaissaient, elles ne reconnaîtraient pas pour autant. Je supporte la délicatesse de mes sentiments avec une attention dédaigneuse. Je possède toutes les qualités pour lesquelles on admire les poètes romantiques, et jusqu’à l’absence de ces mêmes qualités, qui fait que l’on est un vrai poète romantique. Je me trouve décrit (partiellement) dans divers romans, comme protagoniste de diverses intrigues ; mais l’essentiel de ma vie comme de mon âme, c’est de ne jamais être le protagoniste.

Je ne me fais pas une idée nette de moi-même ; et pas même celle qui consisterait à ne m’en faire aucune. Je suis un nomade de la conscience de soi. Dès la première veille se sont égarés les troupeaux de ma richesse intérieure.

La seule tragédie, c’est de ne pouvoir se concevoir soi-même comme tragique. J’ai toujours vu clairement ma coexistence avec le monde. Je n’ai jamais ressenti clairement mon besoin de coexister avec lui ; c’est en quoi je n’ai jamais été un être normal.

Agir, c’est connaître le repos.

Tous les problèmes sont insolubles. Par essence, l’existence d’un problème suppose l’inexistence d’une solution. Chercher un fait signifie qu’il n’existe pas de fait. Penser, c’est ne pas savoir exister

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Je relis, lentement, lucidement, morceau par morceau, tout ce que j’ai écrit. Et je trouve que cela est nul, et qu’il aurait mieux valu ne jamais l’écrire. Les choses réalisées, que ce soient des phrases ou des empires, acquièrent, de ce seul fait, le pire côté des choses réelles, dont nous savons bien qu’elles sont périssables. Ce n’est pas cela, cependant, que je ressens et qui m’afflige, au cours de ces lentes heures où je me relis. Ce qui m’afflige réellement, c’est que cela ne valait pas la peine de l’écrire, et que le temps perdu à le faire, je ne l’ai gagné que dans l’illusion, maintenant éva­nouie, que cela en valait la peine.

Nous recherchons tous quelque chose par ambition mais, ou bien nous ne réalisons pas cette ambition, et nous voilà pauvres, ou bien nous croyons la réaliser, et nous voilà tout à la fois riches et fous.

Ce qui m’afflige, c’est que le meilleur de ce que j’ai écrit soit mauvais, et qu’un autre — s’il existait, cet autre dont je rêve — l’aurait fait bien mieux que moi. Tout ce que nous faisons, dans l’art ou dans la vie, est la copie imparfaite de ce que nous avons cru faire. Tout trahit, non seulement la perfection extérieure, mais encore la perfection intérieure ; tout cela manque non seulement à la règle de ce qui devrait être, mais aussi à la règle de ce que nous croyions qui pourrait être. Nous ne sommes pas seulement creux :iu -dedans, nous le sommes aussi au-dehors, parias que nous sommes de l’anticipation de nos rêves et de ses promesses. Avec quelle vigueur d’une âme fermée sur elle-même :ii-je écrit page après page de ces textes reclus, vivant syllabe par syllabe la magie fausse, non pas de ce que j’écrivais, mais de ce que je croyais écrire ! Sous quel charme, quel ironique enchantement me suis-je cru poète de ma prose, en ces moments ailés où je la sentais naître, plus rapide que les mouvements de ma plume, comme une revanche loquace sur les insultes de la vie ! Tout cela pour voir aujourd’hui, en me relisant, mes pantins crevés, perdant leur paille par les trous et se vidant sans même avoir été …

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Enclin comme je le suis à l’ennui, il est curieux que je ne me sois jamais avisé, jusqu’à aujourd’hui, de me demander en quoi il consiste. Je me trouve vraiment aujourd’hui dans i ci état d’âme intermédiaire où l’on n’a envie ni de la vie, ni illustre chose. Et j’utilise cette idée soudaine —n’avoir jamais réfléchi à ce que c’était que l’ennui — pour rêver, au gré de réflexions à demi-impressions, à l’analyse, toujours un peu factice, de ce qu’il peut être.

Je ne sais vraiment pas si l’ennui n’est que l’équivalent éveillé de la somnolence du vagabond, ou si c’est quelque chose, en fait, de plus noble que cet engourdissement. I, ‘ennui est fréquent chez moi, mais son apparition — pour autant que je le sache et que j’y aie prêté attention — n’obéit pas à des règles précises. Je peux passer un dimanche inerte sans le moindre ennui ; je peux le ressentir brusquement comme un nuage extérieur, alors que je me trouve en plein travail. Je ne parviens pas à établir un lien entre l’ennui et ma bonne ou mauvaise santé ; je ne parviens pas à y reconnaître l’effet de causes situées dans la partie la plus évidente de moi-même.

Dire que c’est le masque d’une angoisse métaphysique, que c’est quelque grande déception inconnue, que c’est une sourde poésie de l’âme, affleurant, désenchantée, à la fenêtre de la vie — dire des choses de ce genre, ou d’autres semblables, peut colorier l’ennui comme font les enfants à leurs dessins, dont ils finissent par dépasser et effacer les contours, mais ne m’apporte rien d’autre que l’écho de mots vides se répercutant dans les caves de la pensée.

L’ennui… Penser sans rien qui pense en nous, mais avec la fatigue de penser ; sentir sans rien qui sente en nous, mais avec l’anxiété de sentir ; ne pas vouloir, sans rien qui refuse en nous de vouloir, mais avec la nausée de ne pas vouloir — tout cela se trouve dans l’ennui sans être l’ennui, et n’en est que la paraphrase ou la métaphore. C’est, pour la sensation directe, comme si, par-dessus les douves entourant le château de notre âme, se dressait soudain le pont-levis, et comme s’il ne restait, entre le château et les terres avoisinantes, que la possibilité de les regarder, mais non celle de les parcourir. C’est un isolement de nous-mêmes logé tout au fond de nous, mais ce qui nous sépare est aussi stagnant que nous-mêmes, fossé d’eaux sales encerclant notre intime désaccord.

L’ennui… Souffrir sans souffrance, vouloir sans volonté, penser sans raisonnement… C’est comme une possession par un démon négatif, un ensorcellement par quelque chose d’inexistant. On dit que les sorciers, les magiciens de pacotille, en nous représentant par des images auxquelles ils infligent de mauvais traitements, obtiennent, grâce à quelque transfert astral, que ces mauvais traitements se répercutent en nous. L’ennui m’apparaît, dans une transposition sensible de cette image, comme le reflet malfaisant des sorcelleries de quelque démon du royaume des fées, agissant, non pas sur une image de moi-même, mais sur son ombre. C’est sur l’ombre la plus intime de moi-même, à l’extérieur du dedans de mon âme, que l’on colle des bouts de papier ou que l’on plante des aiguilles. Je suis semblable à l’homme qui avait vendu son ombre, ou plutôt semblable à l’ombre de celui qui l’avait vendue.

L’ennui… Je travaille beaucoup. J’accomplis ce que les moralistes de l’action appelleraient mon devoir social. J’accomplis ce devoir, ou ce destin, sans grand effort, sans mésintelligence notable. Mais, tantôt en plein travail, tantôt au beau milieu de ce repos que, selon les mêmes moralistes, j’ai bien mérité et que je devrais savourer — mon âme déborde soudain d’une inertie fielleuse, et je suis las, non pas du travail accompli ou du repos, mais de moi-même.

Pourquoi de moi alors que je ne pensais pas à moi-même ? De quoi d’autre, alors que je ne pensais à rien ? De l’univers, qui se trouve rabaissé à mes comptes ou à ma posture nonchalante ? De l’universelle douleur de vivre, qui se particularise soudain dans mon âme dotée de pouvoirs de médium ? A quoi bon ennoblir de la sorte un être qui ne sait pas même qui il est ? C’est une sensation de vide, une faim sans envie de manger, aussi noble que ces simples sensations du cerveau ou de l’estomac, nées d’avoir trop fumé ou mal digéré.

L’ennui… C’est peut-être, au fond, l’insatisfaction de notre âme intime, à laquelle nous n’avons pas donné de croyance, l’affliction de l’enfant triste que nous sommes, intimement, et à qui nous n’avons pas acheté son jouet divin. C’est peut-être l’anxiété de l’être qui a besoin d’une main pour le guider mais qui ne sent, sur le sombre sentier des sensations profondes, rien d’autre que la nuit et le silence de ne pouvoir penser, la route vide de ne pouvoir sentir…

L’ennui… A l’homme pourvu de dieux, l’ennui est inconnu. L’ennui est l’absence de mythologie. Si l’on ne possède pas de croyances, le doute même est impossible, le scepticisme lui-même n’a pas la force de douter. Oui, l’ennui c’est cela : la perte, pour l’âme, de sa capacité à se mentir, le manque, pour la pensée, de cet escalier inexistant par où elle accède, fermement, à la vérité.

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Entre la fin de l’été et la venue de l’automne, dans cet intervalle encore estival où l’air nous pèse et les couleurs s’adoucissent, les fins d’après-midi se revêtent d’un costume sensible de fausse gloriole. Elles sont comparables à ces artifices de l’imaginaire où nos regrets ne portent sur rien, et se prolongent indéfiniment comme le sillage de navires se succédant pour reformer toujours le même long serpent.

Par ces après-midi je me vois empli, comme la mer à marée haute, d’un sentiment pire que l’ennui mais auquel ne convient aucun autre nom que celui d’ennui — un sentiment de désolation sans lieu précis, de naufrage de l’âme tout entière. Je sens que j’ai perdu un dieu complaisant, que la substance de toute chose est morte désormais. Et l’univers sensible est pour moi un cadavre, que j’ai aimé quand il était la vie ; mais tout s’est transformé en rien, dans la lumière encore chaude des derniers nuages colorés, chatoyants.

Mon ennui prend des aspects d’horreur ; ma lassitude est de la peur. Ce n’est pas ma sueur qui est froide, mais bien la conscience que j’en ai. Ce n’est pas un malaise physique, mais un malaise de l’âme, si grand qu’il pénètre les pores du corps tout entier et l’inonde à son tour.

Ce dégoût est si grand, et si puissante l’horreur d’être vivant, que je ne puis rien concevoir qui serve de lénitif, d’antidote ou de baume — ou bien d’oubli. Dormir me fait horreur au plus haut point. Mourir me fait horreur au plus haut point. Avancer, m’arrêter sont une même et impossible chose. L’espérance et l’incrédulité se ramènent également au froid et à la cendre. Je suis une étagère de flacons vides.

Et pourtant ! Quel regret nostalgique de l’avenir, quelle angoisse de n’être pas un autre, si je laisse mes yeux ordinaires recevoir l’adieu déjà mort du jour lumineux qui lentement décline ! Quel long cortège, pour enterrer l’espoir, s’avance silencieusement par les espaces encore dorés des ciels inertes, quelle procession de vides et de riens se disperse en bleus rougeoyants, qui pâlissent déjà à travers les vastes étendues d’un espace stupide !

Je ne sais ce que je veux ou ne veux pas. J’ai cessé de vouloir, de savoir comment l’on veut, de connaître les émotions ou les pensées qui nous font normalement savoir que nous voulons, ou que nous voulons vouloir. Je ne sais qui je suis, ni ce que je suis. Je gis — comme enterré sous une

muraille écroulée sur moi — sous le néant effondré de l’univers entier. Et je vais ainsi, suivant mon propre sillage, jusqu’à ce que la nuit arrive enfin, et m’apporte cette caresse de me sentir différent, ondulant comme une brise sur ce début d’impatience contre moi-même.

Et cette lune large et haute dans le ciel, par ces nuits paisibles, toutes tièdes d’angoisse et d’intranquillité ! La paix sinistre de cette beauté céleste, l’ironie froide de cet air chaud, d’un noir bleuté, tout embrumé de lune, tout timide d’étoiles.

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J’ai concentré et limité mes désirs, pour pouvoir les affiner davantage. Pour atteindre à l’infini — et je crois fermement qu’on peut l’atteindre — il nous faut un port sûr, un seul, et partir de là vers l’Indéfini.

Je suis aujourd’hui un ascète dans ma religion de moi-même. Une tasse de café, une cigarette, et mes rêves peuvent parfaitement prendre la place du ciel et de ses étoiles, du travail, de l’amour, et même de la beauté ou de la gloire. Je n’ai pour ainsi dire aucun besoin de stimulants. Mon opium, je le trouve dans mon âme.

Quels sont mes rêves ? Je ne sais. J’ai déployé tous mes efforts pour arriver à un point où je ne sache plus à quoi je pense, à quoi je rêve, ni quelles sont mes visions. Il me semble que je rêve de toujours plus loin, et de plus en plus le vague, l’imprécis, l’invisionnable.

Je n’élabore pas de théories sur la vie. Je ne me demande pas si elle est bonne ou mauvaise. A mes yeux elle est cruelle et triste, et entremêlée de rêves délicieux. Que m’importe de savoir ce qu’elle est pour les autres ?

La vie des autres me sert seulement à vivre à leur place
et, pour chacun d’eux, la vie qui dans mon rêve me paraît
leur convenir le mieux.

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Nous sommes faits de mort. Cette chose que nous considérons comme étant la vie, c’est le sommeil de la vie réelle, la mort de ce que nous sommes véritablement. Les morts naissent, ils ne meurent pas. Les deux mondes, pour nous, sont intervertis. Alors que nous croyons vivre, nous sommes morts ; nous commençons à vivre lorsque nous sommes moribonds.

Il existe le même rapport entre le sommeil et la vie qu’entre ce que nous appelons la vie et ce que nous appelons la mort. Nous sommes endormis, et cette vie-ci est un songe, non pas dans un sens métaphorique ou poétique, mais bien en un sens véritable.

Tout ce que nous jugeons supérieur dans nos activités participe de la mort, tout est la mort. Qu’est-ce que l’idéal sinon l’aveu que la vie ne rime à rien ? Qu’est-ce que l’art, sinon la négation de la vie ? Une statue, c’est un corps mort, sculpté pour fixer la mort dans une matière incorruptible. Le plaisir lui-même, qui nous semble à tel point une immersion dans la vie, est bien plutôt une immersion en nous-mêmes, une destruction des liens entre la vie et nous, une ombre mouvante de la mort.

L’acte même de vivre équivaut à mourir, puisque nous ne vivons pas un jour de plus dans notre vie sans qu’il devienne, de ce fait même, un jour de moins.

Nous peuplons des songes, nous sommes des ombres errantes dans les forêts de l’impossible, dont les arbres sont demeures, coutumes, idées, idéals et philosophies.

Ne jamais trouver Dieu, ne pas même savoir si Dieu existe ! Passer de monde en monde, d’incarnation en incarnation, toujours perdus dans la chimère qui nous cajole, dans l’erreur qui nous flatte.

Mais jamais la vérité, ni le repos définitif! Jamais l’union avec Dieu ! Jamais entièrement en paix, mais seulement un peu de cette paix, et ce désir toujours renaissant !

In Fernando Pessoa, le Livre de l’Intranquillité, éd. Christian Bourgois

Alan Basilegpo

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