Publié dans Essai, Press-Links

Décoloniser la Philosophie : Autour des Contestations Universitaires en Afrique du Sud


Derrière les vives contestations qui agitent l’Université en Afrique du Sud, c’est tout l’héritage de la colonisation et de l’apartheid qui est pris à partie. L’occasion, pour Ernst Wolff, de s’interroger sur le statut de la philosophie africaine contemporaine.


Le contexte universitaire sud-africain, un milieu sous tension

Considérés jusqu’alors comme dociles, voire apolitiques, les étudiants sud-africains ont montré en 2015 leur engagement politique, qui s’intensifie depuis les débuts de la démocratie en 1994 [1]. C’est la question des frais d’inscription en université qui a occupé le devant de la scène, mobilisant des étudiants de presque toutes les universités et de quasiment toutes les orientations politiques. Mais en réalité, bien plus est en jeu. Les manifestations de 2015 s’inscrivent dans une contestation grandissante de l’héritage de la colonisation et de l’apartheid. Cette contestation se donne pour buts explicites la « décolonisation » et la « transformation » de l’université et de la recherche universitaire. Ainsi, en 2015, l’événement qui a mis le feu aux poudres a été une protestation contre le monument de Cecil John Rhodes, figure de proue de l’impérialisme britannique à la fin du XIXe siècle, au campus de l’Université du Cap. La philosophie universitaire, nous le montrerons plus bas, focalise les enjeux de ces contestations des legs historiques.

Plusieurs commentateurs ont évoqué un autre grand moment de mobilisation estudiantine (des écoles secondaires pour être plus précis), qui avait abouti à la suppression meurtrière du soulèvement à Soweto, en juin 1976 [2]. Parmi la jeune génération, nombreux sont ceux qui s’expriment explicitement dans un parler qui rappelle celui de leurs grands-parents, celui de la Black Consciousness [3]. Mais les deux mouvements sont très différents : le contexte socio-politique a changé, les manifestants sont des étudiants et non des écoliers, certains parmi eux sont « Blancs » [4], la mobilisation a gagné en réactivité grâce aux réseaux de médias sociaux, etc.

La question mise en avant lors des revendications

En 2015, les étudiants réclament l’abolition des frais d’inscription (d’où le nom « fees must fall movement », rappelant le « Rhodes must fall movement »), puis modèrent leurs exigences pour demander des frais d’inscription inchangés pour 2016 (ainsi que l’embauche du personnel travaillant en sous-traitance). Comme ailleurs dans le monde [5], l’un des grands enjeux est l’accès au niveau de vie de la classe moyenne. Cependant, cette question se pose un peu différemment en Afrique du Sud. En effet, une grande partie de la société, surtout des « Noirs » pauvres, ne peut accéder que très difficilement à l’université, alors même que des réformes de l’éducation tertiaire à la fin des années 1990 ont réduit considérablement les possibilités de formation professionnelle en dehors des universités. S’ajoute à ce paysage un taux de chômage très important (autour de 25% ou 35%) [6] et un coefficient GINI parmi les plus élevés au monde. L’État propose des financements par un système de prêt, le National Student Financial Aid Scheme (NSFAS), qui nourrit l’espérance d’un niveau économique supérieur, mais au prix d’un endettement qui peut peser sur toute une vie.

lire la suite

copyright555

 

Publicités