L’émergence de la transparence

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par Erik Neveu

Une rigoureuse étude de l’histoire récente du droit de savoir aux États-Unis fait remonter l’émergence de la transparence aux revendications pratiques anti-bureaucratiques plutôt qu’à des revendications idéologiques soixante-huitardes.

Professeur à l’école de journalisme de Columbia, Michael Schudson est un des spécialistes du journalisme qui jouit de la plus forte reconnaissance internationale. Mais il n’est pas qu’un remarquable « spécialiste de sa spécialité » : la stimulation intellectuelle de ses contributions tient aussi à ce qu’investissant une pluralité d’objets, il en tire la capacité à rapatrier des problématiques, des auteurs, là où ne les attend pas, à ouvrir des questionnements transversaux. Ses domaines d’intervention ont porté sur les cultures populaires, la publicité commerciale ou les définitions du « bon citoyen ». L’ouvrage qu’il publie sur l’émergence récente du droit de savoir aux USA se situe donc à l’intersection d’enjeux qu’il a déjà explorés : processus de médiatisation et de publicité, culture politique, rôle des journalistes.

La réaction première d’un lecteur français pourrait être un défiant « on a déjà donné ! » tant le topos de la transparence a pu être vecteur de discours simplificateurs. Sur un versant l’idée que l’accès, sauvage ou garanti par le droit, aux comptes rendus de processus décisionnels ou stocks de big data serait la promesse d’un âge nouveau de la démocratie, dévoilant les secrets (fiscaux, bancaires, affairistes) des puissants. Sur l’autre les imprécations rituelles sur les effets pervers d’une transparence soumettant à une publicité, contrainte ou consentie mais toujours menaçante, opinions, affections et consommations. The Rise of the Right to Know montre combien, jusque sur des sujets qui semblent surinvestis, un travail rigoureux de science sociale produit autre chose que les simplifications de l’essayisme.

Condenser cet ouvrage qui mobilise une grande variété de terrains pourrait aboutir à le ramener à une proposition centrale : l’émergence récente d’un droit de savoir, d’une valorisation de la transparence n’est en rien le fruit d’une idéologie ou d’un projet cohérent qui serait né de l’humeur critique des sixties. La démonstration porte sur les États-Unis. Il n’est pas interdit de méditer sa possible extension. C’est à cette proposition centrale qu’on s’attachera d’abord avant de s’arrêter sur un de ses étais argumentatifs relatif au journalisme. Il sera ensuite possible de discuter la manière dont le droit de savoir est réinséré dans le débat sur la crise et des ressourcements de la démocratie contemporaine.

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