A la plage de Fijrosɛ où j’ai l’habitude, lorsque je suis à Kutɔnu, d’aller me reposer les après-midis, j’ai pu observer sur deux ans un phénomène choquant et révélateur. A l’emplacement repérable par une pirogue échouée dans le sable et qui porte le nom LIBREVILLE, il y a deux ans j’ai été témoin d’un comportement qui relève à la fois de l’insalubrité et de l’incivilité la plus choquante. Des personnes venaient discrètement au bord de la mer, toisant la fureur des vagues et laissant croire par leur position qu’ils seraient en extase méditative devant le grand bleu, en vérité déféquaient tranquillement en plein jour sur les lèvres mouillées de la mer. Il y a deux ans, sur plusieurs jours où je visitai la plage de Fijrosɛ au même endroit, j’ai assisté au même forfait écologique et moral, qui se commettait sous mes yeux à 200 mètres environ en contrebas. J’ai pu compter alors, qu’en l’espace d’une heure trois de ces chieurs se relayaient au même endroit, dans un rayon de quelques mètres.
Cette année, soit deux années après ces méfaits, installé au même endroit de la plage de Fijrosɛ repérable par la même pirogue, dédiée à la capitale du royaume des Bongo, j’ai assisté au même défilé des chieurs indélicats. Les uns après les autres, ils venaient, environ à 300 mètres de l’endroit où j’étais, s’accroupissaient en position de méditation devant la mer et tranquillement chiaient avec l’assurance que les vagues, en véritables servantes écologiques, feraient le reste. En effet, avec une furie servile, les vagues nettoyaient derrière eux et avec leur eau, ces vils personnages se nettoyaient le derrière !
Révolte et consternation agitaient mon for intérieur, impuissant devant ce phénomène qui visiblement avait pris racine et de l’ampleur en l’espace de deux ans. Et ce n’était pas faute qu’à un jet de pierre de ce théâtre de bassesse, il y eût des toilettes publiques ouvertes aux quatre vents, et qui avaient le tort de coûter 25 ou peut-être 50 francs.
Cette année, en l’espace de 30 minutes que je pouvais supporter de voir le phénomène, cinq chieurs s’étaient succédé au même endroit sans crier gare. Ce qui aurait fait 10 chieurs en une heure, eussé-je eu la patience d’assister plus longtemps à cet odieux théâtre. Sur le seul bout de plage où j’ai été témoin du phénomène, on est donc passé en deux ans de trois chieurs à dix par heure ! Cela correspond à une augmentation de 233%. C’est dire que toutes considérations culturelles mises à part, le nombre de Béninois incapables de payer 25 ou 50 francs pour aller dans des toilettes publiques a augmenté de 233%
Et au-delà de la défécation balnéaire, cette augmentation en dit long sur la déréliction sociale et économique qui caractérise un pays où pullulent des politiciens mais où le peuple est, entre favoritisme et népotisme, abandonné à lui-même.
L’autre indice de la régression sociale n’a rien à voir avec la défécation ; il est peut-être plus grave car si ceux qui défèquent ont certainement mangé, ceux dont il s’agit ici sont plutôt de la race des affamés. Il s’agit des vendeurs ambulants dans la ville de Kutɔnu. Logé à Zogbo, je ne suis pas très loin du stade de Kuhunu, que les Chinois nous ont offert mais que, à l’instar de toute chose, nous ne pouvons même pas entretenir comme cela se doit. Devant le stade, sur plusieurs centaines de mètres se succèdent des boutiques, des cafés, des restaurants et autres échoppes, des gargotes en plein air qui dans leur entassement mimétique typiquement béninois, constituent un marché de la détente et de la bonne chère façon gbɛɖutin. Avec mes neveux, nièces et cousines, les après-midis, il n’est pas rare que je vienne m’attabler sous l’un de ces hangars au bord de la route qui, du carrefour Don Bosco, mène vers l’entrée principale du terrain. A défaut d’aller subir les scènes de défécation à la plage, j’aime profiter d’une autre manière de l’air marin, qui en raison de l’esplanade circulait à cet endroit pourtant bien éloigné de la plage.
Ce même jour, mon petit monde et moi, nous allâmes devant le stade. Mais à peine attablés que nous étions déjà sollicités par un vendeur ambulant. Puis il y eut un autre, puis un autre sans arrêt, avant même que ne vienne à nous la serveuse du bar. Toutes sortes de choses souvent les mêmes sont proposées : nourritures, beignets, fromages, cosmétiques, tissus, gadgets, ceintures, produits ménagers, DVD ou CD de chanteurs ou comédiens à deux sous. En l’espace d’une heure nous avons subi pas moins d’une quarantaine de sollicitations. La chose en devenait proprement insupportable. Une marée de vendeurs ambulants à la mine patibulaire se dirigeaient sur nous et tenaient absolument que nous achetions leurs articles. Pas moyen de profiter du gbɛɖutin en toute tranquillité. Au bout d’une heure, lassés de subir ces assauts sauvages, nous levâmes l’ancre et prîmes nos jambes à nos cous.
Il y a deux ans de cela, je me souviens avoir subi dans les mêmes conditions les mêmes assauts sauvages de ces marchands ambulants. Mais la déferlante était moins forte, des sollicitations que je trouvais bon enfant, couleur locale et qui me changeaient de l’ambiance froide et feutrée de Paris. Du reste, histoire d’apporter ma petite contribution au soulagement de la misère de ces laissés-pour-compte, j’avais acheté chez qui un DVD, chez qui une lampe rechargeable pour parer au délestage, et chez tel autre des produits ménagers ou des gadgets dont je n’avais pas forcément l’utilité. Mais je me souviens qu’alors en 1 heure nous n’avions peut-être eu affaire qu’à une dizaine de ces vendeurs ambulants ! Ce qui montre que l’on est passé, en deux ans, de 10 vendeurs à 40 ! Soit une augmentation de 300% !
Entre 233% et 300%, la régression socioéconomique est patente. Malgré l’indignation que suscite en moi le premier phénomène, qui dénote d’un laisser aller écologique et moral, le second phénomène bien qu’il soit source d’agacement n’en est pas moins socialement pathétique et politiquement révoltant. Oh, God, save my people ! Ô, Aklunon, whlin min tché les gan ! …Ô, Olorun Oba, Ɛgba Ara Mi !
Ahandessi Berlioz


