Docteur, Sauvez-moi, J’ai un Coup de Bambou Africa !

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Depuis quelque temps, mon esprit est pris dans les rets d’une pensée obsédante dont la persistance n’incline à faire recours à un psy en vue de m’en libérer. Et pourtant, la pensée n’est pas si imaginaire que cela. Elle est tout ce qu’il y a de plus banale. En fait de quoi s’agit-il ? Eh bien Docteur, voici : chaque fois que je vois un Africain, dans un espace donné, que ce soit l’espace privé d’une pièce, d’une maison ; ou que ce soit un lieu public, un édifice officiel, une place publique–par exemple et de façon précise lors du dernier défilé de commémoration de l’indépendance ghanéenne à laquelle j’ai été invité–… Eh bien, chaque fois que je vois un ou plusieurs Africains dans de tels espaces ou lieux ; et même dès que je vois un Africain sans rapport nécessaire avec un lieu, je me mets à compter les objets dont il se sert ou qui l’entourent dans l’espace où il se trouve. J’identifie ces objets, mais surtout je les compte. Je vois et je compte des vêtements, je vois et je compte des téléphones, je vois et je compte des paires de lunettes et de chaussures. Ça c’est pour ce qui touche directement aux objets personnels qu’il porte sur lui. Sinon je vois d’autres objets comme son véhicule — motos, autos. Ensuite où qu’il aille, je vois et je compte tous les objets qui peuplent son environnement. Chez lui par exemple, il y a la télé, le réfrigérateur, l’ordinateur, la radio, le lecteur vidéo ou CD. Bref, comme chacun sait, cette liste est loin d’être exhaustive. Car on devrait pouvoir y ajouter des choses qui ne tombent pas sous les sens comme les médicaments, la cosmétique qu’il utilise et bien d’autres choses usuelles ou moins usuelles. Quand cet Africain va mettons au travail, s’il est ouvrier, il travaille sur ou à l’aide de machines. Je compte les diverses machines dont il se sert. S’il est fonctionnaire, il se retrouve dans un cadre saturé de bureautique moderne. Mais n’oublions pas les objets aussi banals que le crayon, le stylo, la gomme et la feuille sur laquelle il écrit.

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Dans un espace public, par exemple lors du fameux défilé des Forces Armées ghanéenne commémorant le 57e anniversaire de l’indépendance de ce pays, les soldats portaient des uniformes garnis de toutes sortes d’insignes et de décorations ; certains portaient des casques à visière et des armes, on pouvait aussi voir le brillant de la boucle dorée de leur ceinture. Un groupe de soldats faisaient des démonstrations à moto. De même, au ciel, passaient quelques avions militaires en parade aérienne.
Et puisque je parle d’avion, nous avons des aéroports dans nos pays et quand il m’arrive de les pratiquer, la même idée m’assaille et je me mets là aussi à compter les objets : je compte les avions, les machines, les escaliers roulants et autre tarmacs, les charriots, les engins de toutes sortes, etc..
Bref comme on le voit, partout où je vais, ma manie d’identifier et de compter les objets dont se sert l’Africain ou qui l’entourent, cette manie me suit comme une ombre. Et je compte, et j’identifie sans arrêt. La manie n’est pas aussi insensée qu’il y paraît ; qu’on se rassure, ce n’est pas du délire car elle est sous-tendue par un questionnement. Quand je compte les objets ou quand je les identifie, je me demande : « combien de ces objets sont fabriqués dans la ville de l’Africain ? Concrètement, si cet Africain est un Béninois rencontré à Cotonou, je me demande combien des objets qui l’entourent ou dont il se sert au quotidien sont fabriqués à Cotonou ? Combien sont fabriqués au Bénin ? Combien sont fabriqués en Afrique de l’Ouest ? Combien sont fabriqués en Afrique Noire ? Combien sont fabriqués en Afrique tout court ?
Et c’est là où je tombe des nues : car sur 100 objets répertoriés ou identifiés dans l’environnement immédiat ou indirect de l’Africain, le nombre d’objets fabriqués en Afrique est dans le voisinage de zéro ! Et je me dis, Docteur, dans quel état j’erre ? Dans quel état errons-nous ? Je me dis, mais quelque chose ne va pas ! Je me demande, sommes-nous conscients de ça ? Je me demande, sommes-nous des bêtes, car seules les bêtes ne fabriquent rien ! Je me demande, mais pourquoi nous nous sommes faits à l’idée que les autres fabriqueront, et que nous, nous contenterons de consommer ? Et je suis souvent estomaqué de voir que l’insouciance par rapport à l’origine des choses que nous utilisons va de pair avec la frénésie, la fierté et la joie que nous mettons à les utiliser. Nous aimons parader dans des voitures de luxe, mettre des montres de luxe, avoir des ordinateurs, des caméras, des téléphones portables derniers cri mais sans parler de nos ancêtres, nos parents et nous-mêmes ne contribuent en rien ou si peu à la chaîne de conception et de fabrication de ces objets, à moins d’être des fournisseurs de matières premières, des ouvriers ou des intellectuels immigrés !
Or, dans le monde, chaque continent essaye d’apporter sa contribution à l’ensemble des objets en circulation. L’Amérique, l’Australie, l’Europe, l’Asie apporte leur contribution, essayent d’enfoncer un coin. Et nous Africains, nous restons là, les bras croisés sinon ballants, et nous faisons comme si c’était normal que ce soient les autres qui fabriquent ce que nous utilisons, tout ce que nous utilisons sans exception. Pourquoi acceptons-nous à ce point de faire le lit de notre propre esclavage ? Pensons-nous qu’à force de vivre ainsi et d’accepter cette division du travail qui nous considère comme des bêtes, nous allons durablement sauvegarder notre liberté et celle de nos enfants ? Et que ferons-nous, que feront nos enfants dans quelques siècles ou même quelques décennies, lorsque nous n’aurons appris à rien faire de nos mains et par nous-mêmes tandis que toutes les richesses de notre sol et de notre sous-sol dont nous nous vantons ou nous nous contentons comme monnaie d’échange aujourd’hui se seront épuisées ? Que ferons-nous ? Vers qui ou vers quoi nous tournerons-nous ? Qui vous donnera une caméra pour rien ? Qui nous donnera un ordinateur ou un téléphone pour rien ? Qui nous donnera une voiture ou un avion pour rien ?
Voilà Docteur, là où j’en suis. Telle est la pensée qui m’obsède. En guérirais-je jamais ? Oh, Docteur rassurez-moi ! Car je ne veux pas avoir un coup de bambou pour la bêtise collective de ma race.

Alan Basilegpo

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Jusqu’en 2007, Ibrahim Djan Nyampong vendait des objets d’art et d’artisanat aux touristes visitant le centre des arts à Accra. Mais tant l’argent et les perspectives étaient minces, alors il a décidé d’essayer quelque chose de différent – faire des vélos à partir de bambou.
Aujourd’hui, lui et son équipe font environ 300 bicyclettes par an dans un atelier perché sur une colline, dont la moitié a été rongé par des mineurs de pierres illégaux, et reliée au reste du monde par une route poussiéreuse truffée de nids de poule.
Ses bicyclettes se vendent pour environ 350 € pièce, principalement à des acheteurs en Europe et aux États-Unis. Mais il espère qu’avec le temps et la notoriété pouvoir réduire suffisamment les coûts pour permettre aux populations locales de s’acheter sa production.
Au début, beaucoup de gens pensaient que faire des vélos de bambou était une plaisanterie, dit-il, mais maintenant les gens ont un engouement pour les vélos de bambou.

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