Nigeria : Comment Jonathan s’est fait Hara-kiri.

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La descente aux enfers électorale de Jonathan s’explique par maintes raisons convergentes dont certaines sont connues de tous. On sait par exemple que sous son pouvoir, la corruption a prospéré. Jonathan lui-même est le fils providentiel de la corruption, comme un enfant prodigue né d’un viol. En effet Jonathan était devenu gouverneur de l’État de Bayelsa après que le Gouverneur en titre, M. Diepreye Alamieyeseigha, coupable de vol de plusieurs millions de dollars, a fui le Nigeria de façon rocambolesque, avant d’être repris et jeté en prison. Jonathan étant alors devenu gouverneur de l’État à la place du Gouverneur corrompu, par la suite, a accédé au poste de vice président du Nigeria. Et le décès en fonction du président Yaradua le propulsa au devant de la scène nationale, lorsqu’il assuma la fonction de président de la république. En 2011, soutenu par Obasanjo, il sera élu président de la république. Or, avec ce même Obasanjo, Jonathan se brouilla, essentiellement en raison de la violation d’une hypothétique promesse de mandat unique.

Outre sa brouille avec Obasanjo, Jonathan a aussi dans les pattes Boko haram dont la violence déstabilisait tout le pays. Une donnée qui est gérée de façon paranoïaque par Jonathan enfermé dans ses certitudes et ses préjugés. Pour lui, Boko haram était le bras armé du lobby nordiste qui enrage de voir le sudiste minoritaire qu’il est à la tête du pays. Avec cette certitude, Jonathan, au lieu de monter au créneau pour tuer dans l’œuf le groupe terroriste, l’a laissé au contraire éclore, pousser des plumes et des ailes et prendre un irrésistible envol. Le comble de sa position rigide qui frise une insensibilité coupable a été son comportement dans l’affaire de l’enlèvement des jeunes écolières de Chibok. Jonathan a mis plusieurs semaines pour reconnaître la vérité de l’enlèvement des pauvres jeunes filles. Cette erreur a choqué les Nigérians au plus profond d’eux-mêmes, ainsi que le monde entier.

Toutes ces raisons, sans compter les conditions de vie de plus en plus difficiles de la majorité des Nigérians, aggravées par la corruption et surtout le caractère népotiste du fléau, ont achevé de donner de Jonathan l’image d’un président incompétent, injuste et insensible à la souffrance de ses concitoyens.

Mais malgré ces tares, Jonathan n’avait pas perdu toutes ses chances d’être réélu, loin de là. Lui-même le savait qui se reposait beaucoup sur la certitude établie que le président sortant a toujours le dernier mot dans les joutes électorales au Nigeria. Or, c’est de l’organisation de l’élection elle-même et du rôle positif que Jonathan a impulsé à la commission qui en a la charge que viendra sa propre perte. Jonathan, qui est docteur et se targuait d’être moderne, tenait fermement à ce que l’organisation des élections fût juste, transparente et libre. Tout ceci voulant dire dans sa compréhension : juste, transparente et libre en aval et non en amont. Pour cela, il a nommé à la tête de l’INEC un homme qui s’est commis à la tâche et qui a traduit dans les faits sa volonté. M. Attahiru Jega, qui était déjà le président de l’INEC des élections de 2011 que Jonathan gagna haut la main, a soigneusement étudié les diverses pratiques de fraudes électorales. Pour éradiquer les fraudes, M. Attahiru Jega a mis en place toute une série d’innovations comme la carte électorale personnalisée, le contrôle biométrique, les lecteurs d’identité etc. Sans compter la formation des personnels et leur organisation sur le terrain. Avec toutes ces mesures, Jonathan était persuadé que l’opposition ne pouvait pas faire irruption sur le terrain de la fraude massive. Et cela suffisait à sa satisfaction car son propre parti ne comptait nullement sur la fraude pour se tirer d’affaire. Après avoir bloqué toutes les issues de la fraude massive, Jonathan misait sur le décompte effectif des votes ; car il savait ou croyait qu’il avait de quoi faire drainer les voix en sa faveur vers les urnes. Pour Jonathan qui croyait bien connaître ses concitoyens, l’argent serait la clé du succès et ferait la différence. Et l’argent, il en avait mis de côté en quantité prodigieuse. La Ministre du Pétrole Mme Diezani Alison-Madueke était soupçonnée d’être le cerveau d’un système de détournement massif qui irriguait en continu la cagnotte électorale. Entre autres larcins, les fameux 20 milliards de dollars manquants dans la caisse des revenus pétroliers, et dont la révélation publique coûtera son poste à l’ex-gouverneur de la banque centrale du Nigeria M. Sanusi Lamido Sanusi, n’étaient pas perdus pour tout le monde. De fait, l’argent de la cagnotte se comptait en milliards de dollars. Avec ces sommes immenses, la caravane électorale de Jonathan arrosait le pays tout entier, notamment le pays yoruba et la région de l’est dont sa femme est originaire. Jonathan se déplaçait avec des valises de liasses de dollars qu’il répandait par milliers voir par millions à la ronde. Il en distribuait aux Oba, aux chefs religieux, traditionnels, aux rois aux demi-rois, aux clergés des confessions chrétiennes, aux musulmans, aux associations, aux femmes, aux médias, aux jeunes, bref à toutes les catégories sociales politiquement identifiées et identifiables.

À coups de distribution massive de centaines de millions de dollars dans tout le pays, à coups de nominations politiques opportunistes, Jonathan était persuadé qu’il avait réussi à ceinturer la volonté du peuple, du moins sa majorité et qu’elle allait naturellement danser au son de sa musique électorale. Il était d’autant plus sûr de l’emporter qu’il savait que les Nigérians étaient sensibles à l’argent et que par ailleurs il avait bloqué toutes les issues classiques de la fraude électorale.

Malgré tous ces agissements, Jonathan paradait avec sa bonne conscience : le gagnant est celui qui aura le plus de voix en sa faveur dans les urnes, et cela peu importe la manière dont les voix se sont déplacées vers les urnes. Et sur ce plan du décompte des voix, ou du fonctionnement de l’INEC, Jonathan se garderait de tout interventionnisme. Tout ce qui s’était passé en amont des voix, la façon dont elles auraient été achetées dans les communautés, les structures de la société, au niveau des relais putatifs, tout cela était du domaine de son action personnelle et ne concernait que lui. C’était là le raisonnement éthique de Jonathan ; et pour lui ce raisonnement n’était pas incompatible avec la promesse d’une élection libre, transparente et juste dans la mesure où l’électeur acheté ou soumis au contrôle sociocommunautaire avait quand même voté librement, de façon transparente et juste selon lui.

Mais ce raisonnement allait tourner court. D’abord parce qu’en grande partie, les consciences ne se sont pas laissé acheter en profondeur. Bien qu’ils n’eussent pas boudé l’argent de Jonathan, un grand nombre de Nigérians ne l’ont pas laissé leur dicter sa loi dans le secret de l’isoloir. Outre le gros écueil que constituait son impopularité et son image de président médiocre, insensible à la souffrance du peuple et chef d’un régime corrompu, au fur et à mesure que l’élection s’approchait, Jonathan allait découvrir à son corps défendant la force indomptable de la volonté du peuple. La volonté du peuple nigérian de tourner la page du régime PDP était devenue un feu immense et inextinguible. Ce feu-là, Jonathan crut pouvoir l’éteindre avec l’argent de la corruption. Mais plus il déversait l’argent liquide sur le brasier plus le feu devenait vif et incandescent. Le cœur de cette volonté était le Nord du pays mais la chaleur de son feu brûlait au-delà des limites du Nord. Et Jonathan, malgré les trombes de liquidités qu’il déversa dessus ne put en venir à bout.

Si bien que le fairplay dont Jonathan fit montre à l’issue des élections et qui étonna plus d’un, n’était que le contrechoc de la volonté sidérante du peuple dont il fit personnellement l’amère expérience.

Adenifuja Bolaji

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