Il y a des gens qui n’ont de fortune que parce qu’ils sont d’abord et avant tout de nationalité béninoise. On les entend ces jours-ci proclamer à cor et à cri, la main sur le cœur leur gratitude à la mère patrie et leur volonté de redonner en retour ce que la nation leur a donné, c’est-à-dire tout. Ces gens sont toujours les mêmes souvent issues des mêmes régions initialement considérées comme marginalisées ou désavantagées qu’un mouvement de pondération sociologique a choisi de favoriser dans un souci d’équité. Des gens pour qui la politique est devenue alors une raison d’être, une source inespérée de profit, de bénédiction, de vie, voire même de transfiguration
biographique. Du coup, ces fortunés de la discrimination positive n’ont de cesse d’étendre leur situation enchantée à tout un village, toute une tribu, toute une ethnie, et toute une région. Se disant qu’il n’y a pas de raison que ce qui a si bien marché pour soi ne marche pas pour ceux qu’ils tiennent pour leurs semblables ethniques, transformés pour lors en vivier politique exclusif. Souvent pour arriver à cette fin subtile, ils sont passés du discours national égalitaire pour aboutir à une culture de monopolisation régionaliste inégalitaire de la chose politique, dans ce qu’elle a de juteux. La politique comme matière première, fonds de commerce et activité lucrative a tôt fait de conduire à la surpolitisation de l’identité régionale au détriment de la diversité régionale. La politique est devenue l’apanage, le domaine réservé, de quelques hommes et de quelques régions du pays à l’exclusion des autres ! Et on assiste au Bénin, de façon subtile, comme c’est le cas plus brutalement ailleurs en Afrique, à la naturalisation de la prétention d’une minorité régionale à tenir indéfiniment le gouvernail du pays à l’exclusion des autres ou d’une autre région pourtant démographiquement majoritaire. Le paradoxe est à deux niveaux. Qu’au Bénin, dans un contexte où le régionalisme reste prégnant, le ressortissant d’une région démographiquement minoritaire parvienne à se faire élire Président on le doit d’une part au coup de pouce du colonisateur qui conformément à sa connaissance du terrain historique et mental et fidèle à son parti pris paternaliste a cru ainsi bien faire en imposant ce curieux partage inaugural. Mais on le doit aussi d’autre part à la division intra-régionale que ce type de partage paternaliste a exploitée et savamment ressuscitée, au point d’en faire pendant les cinquante dernières années le ferment psychologique sinon la culture de base de la vie politique dans le sud. Mais l’autre aspect du paradoxe c’est le fait qu’il en résulte la naturalisation d’une sorte de division du travail politique en faveur d’une région, indépendamment de son poids culturel, historique, sociologique, et bien sûr démographique.
Il y a manifestement une double injustice : celle qui, fondée sur la bonne volonté d’une discrimination positive envers une région considérée au départ comme moins favorisée, aboutit à l’inversion des rôles et à la naturalisation de la prédominance politique de la région la moins peuplée sur la plus peuplée. Ce qui conduit même à une définition biaisée du régionalisme, qui pour ceux qui en bénéficiaient jusque-là ne commence que lorsque la région démographiquement majoritaire décide de s’unir pour briser le piège absurde dans lequel elle a été enfermée depuis si longtemps. La deuxième injustice est d’ordre plus simplement éthique, à savoir, comme cela se fait au Togo voisin par exemple, la pérennisation au sommet de l’Etat de la même région, de la même ethnie, de la même tribu, de la même famille biologique, le refus de l’alternance régionale au sommet de l’Etat dans un contexte de prégnance régionaliste avérée ; ou l’imposition subtile ou arbitraire d’un régionalisme à sens unique.
On comprend alors tout le sens de la gratitude de ceux qui s’avançant dans l’arène politique proclament la main sur le cœur leur amour pour la patrie, leur reconnaissance pour ce que la nation a fait d’eux, c’est à dire tout ; pour ce que la nation leur a donné, et qu’ils n’ont soi-disant de cesse de lui rendre. Sans ce douter que la meilleure façon de rendre à la nation ce qu’elle leur a donné c’est peut-être encore de laisser ceux qui ne doivent rien à la nation faire la preuve à leur tour de ce que la nation leur doit.
L'obligeance politique suggérée ici relève d’une forme de pudeur éminemment éthique. Le cas échéant, elle mérite la salutation distinguée de la part de ceux qui n’ont jamais rien dû et ne doivent rien au Bénin.
Batoko Alassane
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