Dans son interview de l'indépendance, Yayi Boni joue les économistes. Il dramatise l'état économique de la nation, en minimisant ses propres responsabilités, la crise ayant bon dos. Puis il se répand dans une longue explication, tissu de truismes et de banalités éculées mais suffisamment techniques pour apparaître comme le discours de celui qui s’y connaît en matière de finance et d’économie… L’air de dire « la crise est économique, elle ne dépend pas de moi, elle est mondiale mais voyez-vous, en économiste, je comprends tout cela et suis le mieux placé pour y remédier » Bref, il endosse l’habit du Docteur. Oubliant au passage que sa doctrine ne lui a fait rien voir venir… Paradoxe… Le but de la manœuvre est
d’abrutir le commun des citoyens, le futur électeur de 2011 dont il travaille au corps l’esprit en le soulant de banalités techniques pour souligner le fait que le Docteur en lui est au mieux de sa forme, et qu’il est en cette circonstance anxiogène – anxiété dramatisée à dessein – l’homme de la situation, l’homme qu’il faut. Comme un docteur qui, ayant fait le diagnostic, est en train déjà d’opérer le malade, et qu’il faut laisser poursuivre son travail. Mais dans son zèle doctoral, le Président en oublie jusqu’à sa fonction capitale en cette circonstance toute aussi capitale qu’est le 49ème anniversaire de l’accession de notre pays à l’indépendance et à la souveraineté internationale. Malgré toute la solennité que requiert la circonstance, le Président préfère camper le rôle du Banquier, du Ministre de l’économie, et au mieux de chef de gouvernement, brouillant ce faisant son image de Président et surtout de Chef de l’état. De ce point de vue, par certains côtés, surtout lorsqu’il est considéré dans sa forme écrite, le propos du chef de l’état, le registre de son langage est pour le moins surréel, rapporté à la circonstance et à la solennité du moment. Et, à force de trop exhiber la cuisine au convive, on finit par le dégoûter du repas. Tous les Béninois ont plus ou moins une occupation. Le médecin a le sien, l’enseignant a le sien, le conducteur de train a le sien, l’ingénieur a le sien, mais en l’occurrence il est des moments où rendre compte de son efficacité et des ses acquis ne demande pas d’en étaler les éléments. Quand on demande à un médecin quelles sont les chances de guérison d’un malade, il ne nous parle pas de circulation de sang ou de taux de reconstitution des hématites ou de la vitesse de sédimentation des globules rouges, ou de la synergie entre le rythme cardiaque et l’indice d’oxygénation des alvéoles pulmonaires, etc… A moins de vouloir nous abrutir de sa science et nous endormir pendant que l’état du malade s’aggrave à vue d’œil. Or c’est ce qu’a fait le chef de l’état. Il a d’abord dramatisé le mal, puis a fait comprendre qu’il n’était pas endogène mais le fruit amer d’une contagion mondiale ; ensuite en exposant les éléments de la pathologie et les solutions qu’il préconise, il étale sa science pour mieux apparaître comme le guérisseur idoine et exclusif.
A moins de deux ans de la fin de son mandat, le voilà qui déroule à nouveau la bande magnétique des belles promesses et de beaux plans d’économistes dont les trois années qui ont précédé ont pourtant montré les limites sinon l’inanité politiques. D’où lui vient cette ardeur à endormir les gens ? Malgré la grande indigence du taux d’application de son programme de 2006, pince sans rire, le voilà qui remet le même disque lénifiant des projets et promesses faussement éclairés dont la résonance développementiste, croit-il, devrait faire mouche sur l’esprit d’un peuple assoiffé de rêve et de progrès.
Le discours entretient plus d’un paradoxe. Il montre la mauvaise foi d’un Président irresponsable, prompt à se défausser sur les autres et à rechercher en toute chose un bouc émissaire commode au moment même où il se fait le chantre de l’éthique de la responsabilité. Par ailleurs, comble de l’absurdité, alors que la circonstance s’y prête le moins, le Président endosse le manteau subtile du Docteur-Économiste-Banquier sans rougir le moins du monde de l’incapacité du savant qu’il campe à prévoir une crise érigée en deus ex machina du drame politique dont il se veut l’impérial metteur en scène… En déniant ses responsabilités et ses travers tyranniques, en minimisant les graves conséquences de son amateurisme et de sa mauvaise gouvernance, le président croit pouvoir faire oublier sa propre participation à la résurrection de la culture de pillage des ressources et d’impunité à laquelle son élection en 2006 était censée mettre fin. Mais ce peuple du Bénin dont la maturité politique a déjà surpris plus d’un en Afrique et dans le monde sera-t-il dupe de ces mamours à dormir debout ? A trop vouloir bercer l’enfant, il est à craindre qu’il ne se réveille pour de bon…pour de vrai !
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