Taborian Hospital : brève histoire de la négrophobie médicale aux États-Unis

le chirurgien T. R. M. Howard, futur acteur majeur du mouvement des droits civiques, comprit très tôt que la ségrégation médicale n’était pas seulement une injustice sanitaire, mais une arme politique

Au cœur du Delta du Mississippi, à Mound Bayou — l’une des rares villes fondées, gouvernées et habitées exclusivement par des Afro-Américains au tournant du XXᵉ siècle — s’élevait un bâtiment qui n’aurait jamais dû être nécessaire. L’hôpital Taborian, inauguré en 1942, n’est pas né d’un projet philanthropique abstrait ni d’une vision étatique du progrès médical. Il est né d’un refus. Un refus répété, institutionnel, brutal : celui des hôpitaux du Mississippi d’accueillir des patients noirs.

Dans le Sud ségrégué des États-Unis, les lois Jim Crow ne se contentaient pas de séparer les écoles ou les transports. Elles régissaient aussi l’accès aux soins. Être noir signifiait, très souvent, être soigné tard, mal, ailleurs — ou pas du tout. Les hôpitaux réservés aux Blancs refusaient l’admission, limitaient les traitements ou reléguaient les patients noirs à des annexes précaires. Cette réalité, rarement mise en avant dans les récits officiels, coûtait des vies.

C’est pour répondre à cette exclusion que l’International Order of Twelve Knights and Daughters of Tabor, une organisation fraternelle afro-américaine, décida de créer son propre hôpital. Les fonds furent réunis par les cotisations de milliers de membres noirs, souvent modestes, convaincus qu’attendre une réforme hypothétique équivalait à accepter l’inacceptable. Le Taborian Hospital fut ainsi conçu comme un établissement moderne, digne, capable de traiter les urgences, d’opérer, de diagnostiquer — bref, de faire ce que les autres hôpitaux refusaient de faire pour une partie de la population.

Pendant plusieurs décennies, Taborian fut bien plus qu’un hôpital. Il devint un pilier régional, le principal centre de soins pour les Afro-Américains du Delta. On y formait des médecins et des infirmières noirs, on y pratiquait des chirurgies complexes, on y sauvait des vies qui, ailleurs, auraient été jugées secondaires. Parmi ses figures marquantes, le chirurgien T. R. M. Howard, futur acteur majeur du mouvement des droits civiques, comprit très tôt que la ségrégation médicale n’était pas seulement une injustice sanitaire, mais une arme politique.

Ironiquement, l’hôpital entra en déclin à mesure que la ségrégation devenait officiellement illégale. La déségrégation des établissements, la centralisation des soins et les pressions économiques fragilisèrent les hôpitaux historiquement noirs. En 1983, Taborian ferma ses portes. Sa disparition ne signifia pas que le problème avait disparu, seulement que sa forme avait changé.

Aujourd’hui, le bâtiment subsiste, silencieux. Son histoire est parfois résumée comme une réussite communautaire, parfois comme une curiosité patrimoniale. Mais trop souvent, on oublie de dire pourquoi il a fallu le bâtir. Taborian n’était pas une alternative choisie : c’était une réponse forcée à une exclusion systémique. Se souvenir de son origine, c’est rappeler que l’accès aux soins, aux États-Unis comme ailleurs, n’a jamais été neutre — et qu’il a souvent fallu construire, soi-même, ce que la société refusait d’ouvrir.

Alan Basilegpo

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