Le Français : l’arbre qui cache la forêt des patois, dialectes, et régiolectes

Quelques clés pour s’y retrouver dans une terminologie foisonnante

Photo de Laila Le Guen
Ecrit parLaila Le Guen

Quand il est question de langues, et en particulier de langues minoritaires, le vocabulaire employé fait souvent débat en raison des parti-pris politiques et des rapports de force entre communautés linguistiques. En France, certaines communautés linguistiques ont derrière elles près de deux siècles de luttes pour accéder à des formes de reconnaissance, dont la désignation de « langue » par opposition à « dialecte » ou « patois », des termes qui existent toujours dans le vocabulaire courant mais tendent à revêtir une connotation négative.

La France considère le français comme langue nationale et officielle. Toutefois, la réalité linguistique est bien plus complexe car le pays compte 75 langues dites régionales selon la terminologie officielle, dont une vingtaine sur le territoire hexagonal (la majorité de ces langues sont donc parlées dans les départements et régions d’outre-mer).

On peut prendre pour exemple le gallo, une langue romane de Bretagne, dans le nord-ouest du pays, dont on estime le nombre de locuteurs à environ 200 000 selon une enquête sociolinguistique menée en 2018. Victime de l’idée reçue selon laquelle il s’agirait d’une déformation du français et considéré comme une variante peu prestigieuse, le gallo est actuellement enseigné dans les écoles publiques et peut être présenté comme épreuve au baccalauréat. Avec le breton, il a été reconnu en 2004 comme faisant partie des « langues de la Bretagne, au côté de la langue française » par le Conseil régional.

Le dossier Global Voices sur la situation linguistique en France emploie le terme de « langues régionales », suivant l’usage le plus courant actuellement. On retrouve par exemple cette appellation dans les textes de lois, tels que la loi relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion (loi Molac), dans les médias ou encore dans le discours des personnes engagées dans la défense et le développement de ces langues, à l’instar du collectif « Pour que vivent nos langues ».

Des définitions fortement connotées

La Délégation générale à la langue française et aux langues de France, l’organisme chargé de coordonner la politique linguistique au niveau national, propose une définition des langues régionales dans l’Hexagone « comme des langues parlées sur une partie du territoire national depuis plus longtemps que le français langue commune », se plaçant ainsi dans une perspective historique qui privilégie la longévité de la présence d’un parler comme critère de légitimation et accorde une place centrale au français en tant que langue de référence.

Le XVIIIe siècle est un moment de consolidation linguistique, avec une forte volonté de la part des autorités de « détruire les patois » qui seraient un obstacle à l’avancement de la nation. Ce projet d’éradication se concrétise à la fin du XIXe siècle, sous l’égide du ministre Jules Ferry, qui rend l’instruction obligatoire et interdit l’usage des langues autres que le français à l’école sous peine de châtiments. Le journal Le Messager publie cette exhortation en date du 24 septembre 1840 :

Détruisez, si vous pouvez, les ignobles patois des Limousins, des Périgourdins et des Auvergnats, forcez-les par tous les moyens possibles à l’unité de la langue française comme à l’uniformité des poids et mesures, nous vous approuverons de grand cœur, vous rendrez service à ses populations barbares et au reste de la France qui n’a jamais pu les comprendre.

Amorçant un timide virage dans les politiques précédemment très circonspectes vis-à-vis du plurilinguisme, perçu comme une menace à l’unité nationale, la loi Deixonne de 1951 « relative à l’enseignement des langues et dialectes locaux » concernait uniquement le basque, le breton, le catalan et l’occitan. Le texte faisait mention de « parlers locaux » et de transmission du « folklore, de la littérature et des arts populaires ». Le terme de « dialectes » a depuis été éliminé du vocabulaire officiel.

La linguiste Henriette Walter définit les langues régionales comme « des langues de différentes origines (latine, germanique, celtique ou encore d’origine inconnue, comme le basque), mais historiquement présentes sur le territoire français, de façon continue, et sur des emplacements géographiques bien identifiés », une territorialisation qui exclut notamment le romani ou le yiddish.

Si la chercheuse défend également l’usage du terme « patois » pour désigner un parler utilisé dans une zone géographique très restreinte, et s’accorde à dire que pour les linguistes le patois est une langue, cet emploi est devenu très minoritaire dans la communauté scientifique.

L’étymologie renvoie selon John Orr au verbe d’ancien français patoier, qui signifiait «agiter les mains, gesticuler (pour se faire comprendre, comme les sourds-muets)», puis «se comporter, manigancer». Un glissement sémantique a fait passer le sens de « patois » de gesticulation à comportement, puis comportement grossier, avant de désigner un «langage particulier (p.ex. le babil des enfants, le jargon des oiseaux, un langage rustique ou grossier)». La définition donnée par l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert reprend à son compte l’opposition langue/patois, appuyant l’idée d’une singulière pureté du français : « Patois. Langage corrompu tel qu’il se parle presque dans toutes les provinces : chacune a son patois […]. On ne parle la langue que dans la capitale. »

Ainsi, le mot « patois » est en France chargé de nombreuses connotations péjoratives, énumérées par Jean-Pierre Cavaillé dans un billet de blog. Il y évoque au demeurant la complexité de cette notion, montrant que le « patois » peut faire à la fois l’objet d’une dépréciation et d’un sentiment de fierté pour les locuteurs et locutrices :

Évidemment, je leur dis ce que je pense au sujet des idées attachées au terme de patois : qu’il est une sous langue ou du français corrompu ; qu’il y a (ou y avait) autant de patois que de villages ; qu’il se sait mais ne s’apprend pas, qu’il ne s’écrit pas, qu’il est différent de l’occitan ; libres à eux de me suivre ou pas.

Les éléments négatifs associés au patois se recoupent fortement avec ceux associés au « dialecte » dans le langage courant. En linguistique, le dialecte est tout simplement une variété d’une langue, sans qu’il soit établi de hiérarchie. Cette notion est d’ailleurs plus complexe qu’il n’y paraît, comme l’explique le YouTubeur Linguisticae dans cette vidéo explicative :

Cependant, dans son emploi courant, le « dialecte » véhicule l’image d’une sous-langue, associée à un morcellement jugé inférieur par rapport à la forte standardisation d’une langue dominante comme le français, et à une limitation territoriale, sociale, voire intellectuelle. L’absence supposée de littérature écrite dans le cas des patois et, dans une moindre mesure, des dialectes est ainsi retenue comme un critère d’infériorisation.

Le contexte linguistique français est caractérisé par un fort attachement à la langue française, qui s’est imposée sur l’ensemble du territoire par des politiques volontaristes d’unification nationale, notamment par le biais de l’instruction obligatoire en français. La « langue de la République » (article 2 de la Constitution, amendement de 1992) est actuellement largement majoritaire et dominante. En ce sens, les langues dites « régionales » sont aussi des langues minoritaires en termes de nombre de locuteurs, et même minorisées du fait de leur marginalisation historique.i

Ecrit par Laila Le Guen

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