Bénin : le Vrai Procès de Patrice Talon et Consorts

image

La brouille avec Yayi, les rétorsions sur ses affaires, voire son exil, on ne peut pas dire que M. Talon n’ait pas craint et anticipé tout cela. Parasite ou commensal, affairiste et affairé, l’homme n’est pas démuni du sens de la prévoyance en politique. Il sait prévoir les vicissitudes mais n’a pas su les éviter. En politique, comme en affaires on ne peut avoir tout le temps ce que l’on veut, et le manipulateur n’est pas toujours celui que l’on croit.
Tout le monde s’étonne rétrospectivement de ce qui en son temps était apparu comme une originalité, une de ces choses à ranger parmi les spécificités béninoises : le fait de faire président un homme qu’on ne connaît ni d’Adam ni d’Eve, un homme qui, comme le dit le porte-parole juridique de M. Talon lui-même, Me Jogbénu, « n’a aucune expérience de la politique, qui ne s’est jamais exprimé pendant 30 minutes [devant le peuple.] » Or, cette opération politique absurde, ce montage frauduleux, les cerveaux financiers derrière ce tour de passe-passe ne sont nuls autres que M. Talon et ses semblables en affaires ou en instrumentalisation de la politique au service des affaires. Si ces Messieurs voudraient amasser leurs milliards en toute tranquillité, s’ils devraient obtenir du politique tout ce dont ils avaient besoin pour faire prospérer leurs affaires, il leur fallait assurer le fonctionnement instrumental de la politique et l’achat des consciences et des principaux acteurs de la politique : ministres, députés, présidents d’institution, et bien sûr, honneur au premier d’entre eux, le président de la république. Les corrompre, leur laisser carte blanche pour corrompre à tout rompre.

Il fallait aussi un système présidentiel où l’essentiel des décisions du pays dépend d’une seule instance, la présidence, d’un seul homme, le président de la république. Il fallait que toutes les autres institutions–Parlement, Cour constitutionnelle, Cena, etc. .–soient des appendices ou des instances mirages, serviles faire-valoir ou trompe-l’œil. Il fallait par-dessous tout, et à tout moment de la vie politique, que le pays réel, le vrai peuple soit mis hors jeu.
Pour atteindre ces objectifs machiavéliques, il fallait un profil bien défini. Celui d’un novice en politique, dominateur sournois et refoulé, de préférence originaire du Nord, de ce Nord que l’indigence économique héritée de l’histoire a conduit plus qu’ailleurs à jeter un dévolu pathétique sur la politique au sommet, et permettant aussi d’occulter la dimension régionaliste de l’identification à la production du coton. Il fallait donc surtout éviter comme la peste un homme qui a sa tête sur ses épaules, originaire du sud, ayant de l’expérience politique, un parti organisé, et capable d’avoir une vue équilibrée de l’intérêt national à court, moyen et à long terme ; bref un homme de vision.
Monsieur Talon et ses semblables ont eu ce sens de la prévoyance, du casting. Le résultat a été l’irruption d’un inconnu non seulement dans le champ politique mais à la tête de l’État. Selon les plans de M. Talon et consorts, les choses devaient fonctionner dans l’intérêt de leurs affaires. Tout avait été prévu pour cela. Mais, depuis Steinbeck, on sait que les meilleurs plans des souris et des hommes ne tiennent jamais trop longtemps la route. Très vite, le montage après avoir donné le meilleur de lui-même (doit-on dire le pire selon le point de vue éthique ?) a volé en éclat ; et ceux qui hier s’échangeaient la moutarde contre la rhubarbe, se sont mis à échanger des menaces contre des accusations.
Officiellement, en tant que détenteur du pouvoir d’État, Yayi Boni a cru pouvoir facilement en découdre avec son ami d’hier devenu l’homme à abattre. Si la machine ou plus exactement le machin Yayi n’a pas fonctionné comme l’avaient prévu M. Talon et consorts, de même la machine de la justice–nationale et internationale–lancée contre Talon n’a pas fonctionné comme l’aurait souhaité Yayi Boni. Ce double revers croisé devrait servir de leçon à l’un et à l’autre des protagonistes de cette scabreuse affaire au sommet.
Mais les excès, l’indignité et l’aveuglement de Yayi Boni ne doivent pas faire oublier la gravité criminelle des mœurs antipolitique de M. Talon et consorts. Ces gens peu scrupuleux qui prennent en otage les institutions d’un pays qu’ils transforment en machine à produire des milliards pour leurs compte personnel. Si la prévoyance calculée de Talon a mordu la poussière, elle n’a pas moins atteint quelques objectifs scandaleux qu’il sied de ne pas oublier bien que les intéressés essayent de les mettre dans l’ombre. L’entreprise d’instrumentalisation de la politique initiée par M. Talon et consorts a permis, faut-il le rappeler, d’élire par deux fois Président un homme inconnu, médiocre, fossoyeur de la démocratie, et profanateur de la fonction présidentielle. La première fois dans un plébiscite rétrospectivement douteux, et la deuxième fois dans un holdup électoral qui est un chef-d’œuvre de cynisme et de violence symbolique, un acte de dénégation de la volonté collective, de la morale et de la justice.
Aujourd’hui l’un des hommes les plus en vue dans ces forfaits qui arrièrent notre pays, au motif qu’il est aux prises avec le diable qu’il a lui-même créé, va-t-il se draper impunément dans les atours d’un martyr sinon d’un ange ? La réponse est non. S’il faut crier haro sur le baudet Yayi, force est de reconnaître que le vrai procès d’un homme comme Talon n’est pas celui intenté par sa propre créature. Le vrai procès de Talon et consorts n’est pas non plus celui qui déjà, à la manière bien béninoise, fait apparaître l’homme d’affaires exilé en France comme un innocent persécuté. Le vrai procès de M. Talon et consorts est celui des origines antipolitiques de leur puissance financière, de leurs affaires et de l’instrumentalisation de la vie politique, et subséquemment voire concomitamment  le procès du système économique et sociopolitique qui a permis leur éclosion.

Prof. Cossi Bio Ossècossi bio osse3

copyright5