
Il faut prendre au sérieux ces phrases, simples en apparence mais lourdes de sens : « c’est un marché de Blancs », « il a fait le marché comme au pays des Blancs ». Elles ne sont pas anecdotiques. Elles révèlent une manière de penser la modernité qui continue de passer par un détour : celui du regard de l’autre. Et c’est peut-être là que se joue l’essentiel dans la lecture des marchés modernes construits ces dernières années au Bénin.
Le récit officiel est désormais bien installé : autrefois, les marchés étaient insalubres, désorganisés, dangereux ; aujourd’hui, ils sont modernes, propres, sécurisés, fonctionnels. Le contraste est réel et personne ne regrettera l’ancien état des choses. Il fallait transformer ces espaces, les rendre plus dignes, plus sûrs, plus efficaces. Mais une question demeure, plus discrète : moderniser, oui, mais à partir de quel référentiel ?
Car à bien lire les discours, une inflexion apparaît. Il n’est pas seulement question d’hygiène ou de sécurité. Il est aussi question d’esthétique, d’attractivité, de capacité à séduire les visiteurs, y compris étrangers. Le marché n’est plus seulement un lieu où l’on vend ; il devient un lieu que l’on montre. Il est pensé comme une vitrine, un espace destiné à être vu, reconnu, validé. C’est ici qu’intervient ce que l’on peut appeler une exoréférentialité : une manière de se construire en fonction d’un regard extérieur intériorisé.
Ce regard, même s’il n’est jamais nommé explicitement, prend une figure bien connue : celle du « Blanc », entendu non comme individu mais comme incarnation d’un modèle de modernité. Lorsque des commerçantes parlent de « marché de Blancs », elles ne décrivent pas seulement une architecture ou une organisation ; elles expriment un jugement. Elles signalent que ce qui est là correspond à une norme reconnue de progrès. Autrement dit, la modernité est validée parce qu’elle ressemble à quelque chose qui vient d’ailleurs.
Le problème n’est pas l’inspiration, encore moins l’ouverture. Il réside dans le déplacement du critère de réussite. Lorsque ce critère devient extérieur, lorsque la reconnaissance vient d’un modèle importé ou globalisé, le développement change de nature. Il ne s’agit plus seulement d’améliorer les conditions de vie, mais de correspondre à une image de ce que doit être le progrès. Le marché devient alors à la fois un espace économique et une scène où se joue la conformité à cette image.
Cela crée une tension perceptible. D’un côté, les bénéfices sont concrets : meilleure hygiène, plus grande sécurité, organisation accrue, opportunités économiques renforcées. De l’autre, une forme de distance subsiste. Ces marchés, bien que modernes, peuvent apparaître comme légèrement étrangers, comme s’ils n’étaient pas entièrement issus des pratiques et des représentations locales. Le fait même que la comparaison avec « le pays des Blancs » surgisse spontanément montre que l’appropriation n’est pas totale.
Il ne s’agit donc pas de rejeter ces transformations ni d’en nier les effets positifs. Il s’agit de poser une question plus fondamentale : pour qui ces infrastructures sont-elles d’abord pensées ? Pour celles et ceux qui y travaillent quotidiennement, ou pour un regard extérieur qui doit y reconnaître des signes familiers de modernité ? Tant que cette question reste ouverte, une ambiguïté demeure.
Peut-être que le véritable enjeu n’est pas seulement de construire des marchés modernes, mais de construire une modernité qui n’ait pas besoin de se comparer pour exister. Une modernité qui ne se mesure pas à sa ressemblance avec un ailleurs, mais à sa capacité à répondre, de manière située, aux besoins et aux imaginaires de ceux qui la vivent. Tant que la référence implicite restera extérieure, il subsistera, au cœur même des réalisations les plus abouties, cette petite phrase révélatrice : « c’est comme chez les Blancs ».
Bankande Agnila
