Pour l’Histoire : la résistance des populations maliennes du nord de la Boucle du Niger face à l’agression coloniale de la France (1893-1923)

Un livre événement pour la mémoire historique du Mali


La parution récente de La résistance des populations maliennes du nord de la Boucle du Niger face à l’agression coloniale de la France (1893-1923), signé par Choguel Kokalla Maïga et Issiaka Ahmadou Singaré , constitue un événement intellectuel majeur au Mali. Annoncé lors d’un lancement virtuel relayé sur les réseaux sociaux, cet ouvrage s’inscrit dans une dynamique de réappropriation de l’histoire coloniale et de valorisation des résistances locales longtemps marginalisées.

L’objectif est clair : rendre visible la résistance des populations du nord de la Boucle du Niger face à la conquête française entre 1893 et 1923. Ce n’est pas seulement un travail historique, mais un acte mémoriel et politique. En adoptant une perspective “par en bas”, l’ouvrage décentre le récit traditionnel de la colonisation pour mettre au premier plan les acteurs locaux, leurs stratégies et leurs souffrances.

Le titre lui-même annonce une rupture : l’ouvrage ne parle pas de “pacification”, terme jadis utilisé pour légitimer l’occupation, mais d’agression coloniale. Il s’agit de montrer que la conquête française n’a pas été un processus linéaire ou “civilisateur”, mais une entreprise de domination fondée sur la force, la répression et l’occupation.

L’ouvrage se présente comme un récit centré sur la résistance et non sur la conquête. Il revendique la volonté de réparer les omissions de l’histoire coloniale : ceux qui ont résisté, ceux qui ont été écrasés, ceux dont la mémoire a été effacée. L’ouvrage mêle archives coloniales et mémoire orale, et met en lumière des acteurs souvent absents des récits dominants : chefs traditionnels, communautés pastorales et sédentaires, femmes, jeunes et réseaux de solidarité.

Le livre déplace la notion de “pacification” vers celle d’agression, en montrant que la conquête fut un conflit long et violent. Ensuite, il révèle la diversité des résistances : militaire, politique, économique, sociale et culturelle. Il ne s’agit pas seulement de batailles, mais de refus quotidiens — contestation des impôts, préservation des pratiques, solidarité communautaire, refus de l’administration coloniale.

L’ouvrage place au centre du récit les acteurs de la résistance, non comme des figurants, mais comme des sujets historiques. C’est l’un de ses mérites : restituer la dignité de ceux qui ont résisté, souvent au prix de leur vie, et dont les actes ont été effacés par les archives coloniales. Enfin, il pose la question de la mémoire : comment ces résistances ont-elles été conservées dans les récits familiaux, les chants et les commémorations ? Et comment peuvent-elles devenir un patrimoine commun, une histoire partagée, une fierté nationale ?

Sur le plan critique, ce travail mérite d’être lu avec un esprit rigoureux. Le recours à la mémoire orale est indispensable, mais il exige un croisement méthodologique solide pour éviter les récits partiels. De même, l’engagement mémoriel du livre peut parfois privilégier une lecture héroïque au détriment des nuances internes (alliances, rivalités, complicités). Enfin, la période 1893-1923, bien que centrale, reste une fenêtre : un prolongement vers les mouvements anticoloniaux ultérieurs aurait enrichi la perspective.

Malgré ces limites, cet ouvrage est une contribution majeure à la mémoire malienne. Il n’est pas seulement un livre d’histoire : c’est un acte de dignité. Pour Babilown, il s’agit d’un texte qui rejoint une ambition essentielle : rendre visible l’histoire réelle des peuples, au-delà des récits dominants.

Bréma Amasagu

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