
Je viens de conclure un long séjour d’une semaine dans le camp des «sorcière» Gnani dans le cadre de mon travail de terrain dans la région. Gnani Tindan, comme on l’appelle localement, est un de ces lieux sûrs où les sorcières et les sorciers présumés qui fuient la persécution ou l’exécution peuvent trouver refuge. D’autres camps de sorcières existent à Kukuo, Gushegu, Nabule, Kpatinga et à Gambaga. Le camp de sorcière est un mécanisme traditionnel pour contenir et résoudre les crises que génèrent les dénonciations de sorciers ou de sorcières dans la région. Dans les collectivités locales, expulser une présumée sorcière ou un présumé sorcier est une pratique toujours en vigueur et qui est une mesure de maintien de la paix et de l’ordre social. Une particularité du Gnani Tindan est qu’il abrite aussi des hommes. Oui, c’est un camp de «sorcières» avec de présumés sorciers. La plupart des hommes sont là avec femmes et enfants. Ils ont littéralement transformé le camp Gnani en un foyer familial.
Je suis arrivé à Gnani par autobus. Mon contact local a apprêté une chambre où je suis resté pour la semaine. Il n’y a pas de maisons d’hôtes dans Gnani. Les visiteurs qui viennent au village principalement en raison du camp des «sorcières» logent à Tamale ou à Yendi. Pendant la semaine, j’ai rencontré l’administrateur local appelé le Médiateur, et certains des membres de son comité. Je les ai regardé juger des cas et résoudre des conflits locaux.
J’ai interviewé et échangé avec certains des sorciers et sorcières présumés, et écouté leurs histoires. J’ai rendu visite à deux devins locaux et observé comment ils procèdent, consultent l’oracle et transmettent les révélations des dieux aux gens qui viennent avec leurs problèmes. Ces «révélations» sont souvent derrière la plupart des cas d’accusations de sorcellerie dans la région. Ironiquement, certains habitants traitent leurs devins de «sages». Personnellement, je ne vois aucune sagesse dans la façon dont les devins lisent à froid et font de vagues conjectures sauvages sur la vie des gens, ou font semblant d’être illuminés et obtiennent soi-disant des révélations des dieux et des esprits tout en regardant quelques cauris, des morceaux de noix de cola sec ou quelques autres objets couverts de sang d’animaux sacrifiés.
Un jour, nous avons vu un œuf, un morceau de tissu rouge, une noix de cola, des morceaux de calebasse et du charbon à une jonction de rues à l’intérieur du camp de sorcière de Gnani. Mon interlocuteur a dit qu’un devin doit avoir dit à quelqu’un de faire cela comme une forme de sacrifice pour conjurer le mauvais sort.
Toute initiative visant à lutter contre le phénomène des accusations de sorcellerie dans le nord du Ghana doit aborder la tradition de la divination par des charlatans qui passent pour des sages.
Dans le camp de Gnani Tindan, par hasard, je suis tombé sur un homme qui a été accusé de sorcellerie par son frère et chassé de sa communauté. Cet homme était un devin. Il en fait office dans le Gnani Tindan!
J’ai également assisté à une cérémonie funèbre Kokomba dans le village de Kpanjanba, près de Gnani. Les Kokombas sont l’un des principaux groupes ethniques du Nord du Ghana. Les funérailles sont des événements culturels importants chez Kokombas. Les funérailles sont dirigées par des devins qui sont localement appelés Ubua. Et leur mission majeure est de se renseigner chez les ancêtres sur la cause de la mort ou sur ceux qui en sont responsables. Un des sorciers présumés du camp de Gnani Tindan a été identifié à un enterrement comme étant le responsable de la mort d’un membre de la famille, et a ensuite été exilé de sa communauté.
Dans Gnani, la plupart des gens vivent dans des huttes. Il n’y a d’électricité que dans certaines parties du village. Malheureusement il n’y a toujours pas d’électricité dans la zone où les présumées sorcières vivent. Plusieurs appels aux autorités locales pour étendre l’électricité dans la région sont restés sans réponse. Il y a un water pour l’ensemble du camp de Gnani Tindan. Beaucoup de gens, je suppose, font leurs besoins quand ils arrivent à la ferme le matin, ou au crépuscule dans la brousse qui entoure la plupart des huttes.
L’eau constitue un sérieux problème à Gnani. J’ai vu deux citernes dans l’école locale et la clinique. Elles ont été construites par une charité chrétienne du Canada. Il y a deux forages dans Gnani Tindan mais l’un est en panne. L’autre, m’a-t-on dit, ne dessert qu’une partie limitée de la communauté seulement le vendredi. Donc, pour l’eau, la plupart des gens dépendent de Oti, la rivière du coin.
Oti est située à environ deux kilomètres de Gnani Tindan.
L’accès à l’eau est difficile pour les sorcières et les sorciers présumés en particulier ceux d’entre eux qui vivent seuls. Beaucoup sont vieux et faibles, et ne peuvent pas descendre la colline pour aller chercher de l’eau. Certains le font encore parce qu’ils n’ont pas le choix et doivent se rendre à la rivière, même s’ils doivent s’appuyer sur un bâton de marche.
Je suis allé à la rivière Oti et à mon retour j’ai rencontré une des sorcières présumées, Matta, venant de la rivière. Elle était allée chercher juste un seau d’eau. Matta est âgée de plus de 70 ans et se déplace avec une canne aujourd’hui. Elle utilisait son bâton de marche pour savoir où poser son pied à sa sortie de la rivière quand je l’ai repérée. Je l’ai aidée à porter son seau d’eau à sa hutte. Après notre arrivée à sa cabane, nous avons passé quelque temps ensemble et elle m’a raconté son histoire. Matta est venue au camp il y a plusieurs années. Elle ne pouvait se rappeler l’année exacte. Elle m’a seulement dit que ceux qui étaient nés quand elle est venue au camp étaient maintenant des adultes. L’oncle de Matta avait prétendu l’avoir vue dans son rêve. Dans ce rêve, Matta grimpait à un arbre en portant l’enfant de l’oncle. Ces histoires de rêve sont fréquentes dans les croyances de sorcellerie au Ghana.
Généralement, les gens du Nord prennent leurs rêves au sérieux. Ils croient que les rêves sont des moyens pour transmettre des messages importants aux êtres humains. Les rêves sont des façons de révéler aux gens la face obscure des sorcières et autres praticiens de la magie noire. Donc, toute personne qui est vue dans un rêve est souvent considérée comme une sorcière. C’est ainsi que Matta a été accusée d’être une sorcière et chassée de sa communauté. Matta a une fille qui lui rend visite de temps en temps. Contrairement à certains de ses collègues de sexe féminin, elle ne vit pas avec ses petits-enfants dans le camp. Elle vit seule dans sa hutte. Matta a un problème avec les corvées d’eau et de bois de chauffage, mais aussi pour se préparer à manger, se vêtir, aménager sa hutte, ainsi que ses autres besoins de base.
Et pourtant, elle continuera à faire de son mieux jusqu’à son dernier jour.
Comme beaucoup de personnes accusées dans le camp, Matta fait face à un avenir sombre et incertain si les autorités locales et les organisations internationales ne viennent pas à leur aide. Je lance donc un appel à toutes les ONG internationales pour l’aide au renforcement des capacités des sept camps de sorcières de la région.
Certaines ONG fournissent déjà un certain soutien. Mais le soutien est nettement insuffisant. Très peu de ressources descendent jusqu’à ceux qui en ont un besoin urgent comme Matta.
Je demande donc instamment que des ONG ou des Groupes à travers le monde envisagent d’adopter un camp de sorcière au Ghana.
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