Bénin, 16 janvier 1977 : mémoire, démocratie et vigilance patriotique

Une date qui ne s’efface pas

Le 16 janvier 1977 demeure l’une des dates les plus marquantes de l’histoire politique du Bénin. Ce jour-là, le pays fut la cible d’une tentative de coup d’État menée par une troupe de mercenaires dirigée par le Français Bob Denard. Près d’un demi-siècle plus tard, alors que le Bénin vient de traverser une nouvelle alerte politique, ce souvenir s’impose avec une force particulière et invite à une réflexion profonde sur la stabilité institutionnelle et la permanence des menaces contre l’État.

1977 : l’Opération « Crevette », une attaque venue de l’extérieur

À l’aube du 16 janvier 1977, une centaine de mercenaires, Africains et Européens, débarquent à l’aéroport de Cadjèhoun à Cotonou. Leur objectif est précis : renverser le régime marxiste-léniniste du président Mathieu Kérékou. Rapidement, les assaillants s’attaquent à des points névralgiques du pouvoir, notamment le Camp Guézo et le palais présidentiel de la Marina.

Pris de court mais non surpris, le chef de l’État béninois lance un appel solennel à la nation à travers la radio nationale, exhortant militaires et civils à défendre la patrie menacée. La réaction est immédiate. Les forces armées béninoises opposent une résistance farouche qui met en échec l’opération. Après plusieurs heures d’affrontements, les mercenaires battent en retraite. Leur avion décolle dans la précipitation, laissant derrière lui des morts, des blessés et un prisonnier.

Le bilan est lourd : 17 béninois tombent sous les balles.  Deux des assaillants sont tués.  Dans sa retraite, Bob Denard abandonne caisses de munitions et plans d’attaque qui aideront les béninois à identifier le commando. Le sacrifice de ceux qui sont tombés face aux assaillants sera inscrit dans la mémoire nationale, notamment à travers la Place du Souvenir, anciennement Place des Martyrs, devenue un lieu de recueillement et de commémoration chaque 16 janvier.

Une tentative de déstabilisation devenue symbole national

Avec le recul, la tentative de coup d’État de 1977 apparaît comme bien plus qu’un simple épisode militaire. Elle symbolise la volonté d’un État jeune de préserver sa souveraineté face aux ingérences extérieures, dans un contexte marqué par la guerre froide et les luttes d’influence internationales en Afrique.

Cette attaque, connue sous le nom d’Opération Crevette, a également servi de leçon durable : la stabilité politique ne se décrète pas, elle se construit et se défend, parfois au prix du sang.

1977 et aujourd’hui : des contextes politiques fondamentalement différents

Toute lecture parallèle entre 1977 et l’actualité récente gagnerait toutefois à éviter les amalgames. La tentative de coup d’État menée par Bob Denard s’inscrivait dans un contexte très spécifique : celui d’un régime marxiste-léniniste autoritaire, issu du coup d’État militaire de 1972 et reposant sur le parti unique, la centralisation du pouvoir et une idéologie assumée. Le gouvernement de Mathieu Kérékou, en 1977, relevait clairement d’une autocratie révolutionnaire, ce qui explique en partie les soutiens extérieurs dont ont pu bénéficier les mercenaires dans le contexte de la guerre froide.

À l’inverse, le Bénin contemporain, depuis la Conférence nationale de 1990 et le Renouveau démocratique, est formellement un État de droit pluraliste, doté d’institutions élues, d’une Constitution démocratique et d’un cadre légal qui proscrit toute prise de pouvoir par la force. Même si le fonctionnement concret de cette démocratie fait l’objet de débats et de critiques, la nature du régime n’est plus comparable à celle de la période révolutionnaire.

2025–2026 : une alerte dans un cadre démocratique

La récente tentative de coup d’État ne visait donc pas à renverser une dictature idéologique, mais à remettre en cause un ordre constitutionnel issu d’élections, ce qui en modifie profondément la portée politique et symbolique. Elle révèle moins une opposition entre idéologies qu’une crise de confiance, nourrie par des tensions sécuritaires, sociales et institutionnelles.

Dans ce cadre, la réaction rapide de l’État et le rejet quasi unanime de toute prise de pouvoir militaire montrent que, malgré ses fragilités, la démocratie béninoise demeure un référent partagé, y compris au sein des forces armées.

Des questions incontournables pour le présent et l’avenir

Ces deux événements, séparés par près d’un demi-siècle, soulèvent des interrogations majeures :

  • Comment expliquer que le recours à la force armée reste, pour certains acteurs, une option politique crédible ?
  • Le Bénin, longtemps présenté comme un modèle de stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest, est-il en train d’entrer dans une zone de turbulences durables ?
  • Quel rôle jouent aujourd’hui les facteurs régionaux — insécurité, terrorisme, contagion des coups d’État — dans la remise en cause des institutions ?
  • Enfin, comment renforcer durablement la confiance entre pouvoir politique, forces armées et population civile ?

La mémoire comme socle de la vigilance patriotique

Commémorer le 16 janvier 1977 ne relève ni de la nostalgie ni de la peur du passé. Il s’agit d’un exercice de mémoire active, indispensable à toute nation qui se veut libre et souveraine. L’échec de l’Opération Crevette rappelle que l’État béninois a déjà été confronté à des tentatives de déstabilisation majeures et qu’il a su y faire face grâce à la mobilisation de ses forces et à l’adhésion populaire.

Dans le Bénin issu du Renouveau démocratique, cette mémoire prend une signification nouvelle. Elle ne sert plus à légitimer un régime ou une idéologie, mais à nourrir une vigilance patriotique, entendue comme l’attachement collectif à l’ordre constitutionnel, au pluralisme politique et au rejet sans ambiguïté de toute prise de pouvoir par la force.

La vigilance patriotique n’est ni la méfiance généralisée ni la restriction des libertés. Elle repose au contraire sur des institutions solides, des forces armées républicaines, une justice crédible et une citoyenneté active. Elle implique que chaque acteur — gouvernants, militaires, partis politiques et citoyens — assume sa part de responsabilité dans la préservation de la paix civile.

À la lumière des événements passés et des alertes récentes, le 16 janvier 1977 demeure ainsi une balise historique. Non pour figer le pays dans la peur des coups d’État, mais pour rappeler que la démocratie béninoise, conquise de haute lutte, appelle une vigilance patriotique permanente, seule garante de sa pérennité.

Agbazawù Benoit

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