CEDEAO : Lettre ouverte aux Présidents-boys de la France

Pierre Sané

Lettre ouverte de Pierre Sané aux chefs d’Etat de la Cédéao

Né à Dakar au Sénégal en 1949, Pierre Sané est un ancien fonctionnaire international sénégalais. Il a été le sous-directeur général des Sciences sociales et humaines de l’UNESCO à Paris de 2001 à 2010. Il a été auparavant de 1992 à 2001, secrétaire général d’Amnesty International. Dans une lettre ouverte en date du 25 novembre 2021, il s’adresse aux chefs d’Etat de la CEDEAO.

À Messieurs les Chefs d’Etat de la CEDEAO
Excellences,

Ainsi donc vous avez décidé de “durcir“ les sanctions infligées aux dirigeants du Mali et de la Guinée et de faire appel à la communauté internationale pour qu’elle fasse siennes ces sanctions.
Je ne saurais prétendre parler au nom des peuples ouest-africains mais vous, présidents de nos pays, savez fort bien que ces décisions sont en déphasage complet avec vos opinions publiques nationales et que vos peuples restent solidaires des peuples malien et guinéen. Si vous en doutez commanditez des sondages et on verra bien.

Conformément à la Charte de la CEDEAO (Protocole sur la démocratie et la bonne gouvernance) vous êtes investis du droit et de la responsabilité de préserver le respect de l’ordre constitutionnel, sauf que quand cet ordre est malmené par l’un des vôtres vous observez un silence assourdissant et complice. Quand la conséquence se décline en coup d’Etat, alors vous vous indignez et réclamez à cor et à cri un retour immédiat à l’ordre constitutionnel ante.

Mais de quel ordre constitutionnel s’agit-il Normalement en démocratie un ordre constitutionnel sain ne sécrète pas de coup d’Etat adoubé par les populations.

Une transition démocratique n‘est pas une course de relais où il s’agit simplement de passer le bâton à un autre coureur. Non. Il s’agit de transformer les règles du jeu afin d’éviter l’occurrence d’un autre coup d’Etat dans le futur, qui sera causé à nouveau par les abus rendus possibles par un “ordre constitutionnel“ en déphasage complet avec les attentes sécuritaires des populations, par un “ordre constitutionnel “qui permet de violer l’esprit et les principes de la démocratie et par un ”ordre constitutionnel “ qui obstrue les voies du développement endogène véritable.
Ce sont ces impasses qui ont motivé l’irruption des militaires-citoyens sur la scène politique au Mali et en Guinée.
Quand les peuples se lèvent et rejettent leurs classes politiques en soutenant un coup d’Etat, y a-t-il quelque chose que vous n’auriez pas compris ? Vous n’avez toujours pas compris que les peuples africains en ont marre du statu quo ? Et qui plus est, que ces peuples vous voient de plus en plus comme la courroie de transmission de la France coloniale ? Comment pouvez-vous à ce titre et collectivement imposer à un pays frère des sanctions qui vont inévitablement impacter les populations. À un pays aux prises à la fois avec des bandes armées criminelles et une puissance coloniale qui s’agrippe à sa zone de nuisance.

La Guinée et le Mali veulent remettre leurs pays à l’endroit et en ordre de marche. Au lieu de les encourager et de les accompagner vous vous dressez comme un obstacle en offrant comme seule solution une énième élection. Au lieu de vous inspirer de leur démarche et d’analyser les maux de vos propres pays vous cherchez à étouffer un vent nouveau. En pensant naïvement préserver vos pays respectifs de la “contamination“.

Messieurs les Présidents,

Vous n’avez rien à craindre si vous respectez les principes de la démocratie et de la bonne gouvernance, si vous ne vous éternisez pas au pouvoir, si vous respectez vos populations et si vous leur assurez le minimum pour lequel vous avez été élus, Sinon….!
Chaque transition démocratique est unique et doit faire face a des contraintes complexes et spécifiques. Il en découle qu’il ne saurait y avoir de réponse standard et simpliste.
Il est tout simplement fallacieux de prétendre qu’il existerait UNE stratégie de transition démocratique applicable universellement et qui plus est, imposée du dehors (les Élections précipitées).

Il faut au contraire considérer que la trajectoire et les étapes de la transition sont fonction des attentes d’une société et qu’il convient par conséquent d’adapter les moyens à la situation en cause. La fixation arbitraire d’une date d’échéance dessert l’objectif visé qui ne saurait être circonscrit au simple retour au pouvoir d’une classe politique discréditée mais plutôt la transition vers un nouvel ordre constitutionnel consensuel, imperméable aux abus et manipulations, un ordre qui balise les voies du développement et de la vraie indépendance, un ordre qui permette l’édification d’une nation réconciliée avec elle-même. Et ne serait-ce que pour honorer la mémoire des victimes fauchées par le régime déchu.

La réussite de toute transition résulte d’une combinaison entre le respect et la mise en œuvre de grands principes – inclusion, dialogue, défense des intérêts de la population, bonne foi, vision à long terme…- ainsi que l’adaptation des moyens choisis au contexte propre à la situation en présence :

Comme vous le savez pertinemment Messieurs les Présidents, la démocratie chez nous reste encore à inventer et à domestiquer. Quant à la souveraineté, elle est pour le moins inachevée.

«Il n’existe pas de recette magique, mais davantage une nécessité de gérer de manière satisfaisante et habile un ensemble de problèmes théoriques et pratiques inhérents à la réalité qui est propre à chaque histoire et donc à chaque pays.» (Combien de temps ont duré les transitions au Ghana ou au Nigeria ? Des années et des années! Chaque peuple écrit sa propre histoire et à son rythme.

Ce qui est attendu de vous c’est un accompagnement et non pas de ramer à contre courant.

Quant à la France, croyez vous un seul instant qu’elle soit vraiment préoccupée par le sort des populations ouest-africaines?
Allons ! Voyons !

…..Qui est fou?
Mes salutations respectueuses.
Pierre SANÉ
Citoyen de la Cédéao

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