Bénin : un Petit Sentier Lumineux

Je m’engageai au hasard sur un petit sentier sans savoir où allait me mener mon coup de tête aventureux. Par ce matin frais, le chemin de brousse de la commune de Golo-Djigbé à quelques encablures d’Allada, était calme. Au détour d’une bifurcation du sentier, je vins à passer près d’un couple de paysans, qui allaient d’un pas paisible à leur champ ; des gens simples de cette contrée qui, sans doute par leur opposition larvée aux primo-colons que furent les Fon, ont trouvé dans l’arrivée des Blancs une sorte de délivrance à laquelle ils s’agrippèrent sans demander leur reste.

Si les conditions sociologiques ne leur permirent pas de mettre massivement leur esprit  à l’école des Blancs à l’instar de leurs anciens colons – qui comprirent avec l’expérience de Béhanzin que la puissance était fille du savoir – en revanche ils confièrent plus volontiers leurs âmes si avides de salut aux nouveaux maîtres.

Pour preuve, le paysan tenait dans sa main une radio qui lui serinait en douce un prêche catholique en gun, la langue de Porto-Novo, la capitale, qui était la langue dominante la plus proche de la leur. Dans le prêche auquel j’eus droit le temps de les dépasser de mon pas alerte de jogger yovo – perception inéluctable de la part de ces gens qui me disaient volontiers « Bonsoir » en plein jour – il était question de la vierge Marie, de Saints apôtres, du Salut des âmes et quelques autres concepts théologiques sophistiqués du dogme catholique, tout cela ramassé en quelques phrases bien tournées et d’une clarté limpide. Les termes utilisés dans la langue gun pour servir ce discours théologique d’une haute intensité étaient châtiés, et résonnaient de précision et de pertinence. Et je fus saisi de la perspicacité a priori des pêcheurs d’âme blancs à se saisir de nos langues comme des instruments de leur mission évangélique, et du succès  de leur entreprise. Je réalisais l’intelligence téléologique de ces organisations chrétiennes qui savaient exactement ce qu’il leur fallait faire pour atteindre leur but : réveiller les frustes  esprits de ces paysans et y faire passer la substantifique moelle de leurs messages théologiques.

Cette conscience que la condition sine qua pour endoctriner ces populations était d’utiliser leurs langues et non pas la langue du colon étrangère à leurs âmes ; et pour atteindre ce but clairement défini, procéder à l’alphabétisation, habituer à l’écrit, à la lecture, faire des compilations lexicales, affûter le vocabulaire et l’enrichir, constituer un glossaire religieux, des dictionnaires, assurer la formation de lecteurs, le catéchèse – bref se donner les moyens idoines d’une éducation endogène — en l’occurrence religieuse — comme aurait dû le faire tout État soucieux d’éduquer ses citoyens.

Or, en face de cette intelligence  somme toute banale chez tout esprit normalement constitué et un tant soit peu épris de liberté, qu’avons-nous du côté de nos  États ?  La démission, la bêtise, la paresse, le statu quo, l’éloge de  l’aliénation, la reptation joyeuse. Nous proclamons et fêtons chaque année notre indépendance– comme le Bénin venait de le faire certes, avec moins de fastes que naguère — mais dans les faits nous y renonçons là même où nous devrions la prendre à bras le corps, là même où nous devrions la défendre et l’illustrer ; et nous ne sommes jamais aussi fiers que lorsque nous parlons et faisons parler à nos enfants la langue du  Blanc – preuve de notre aliénation. Nous nous disons indépendants,  mais comme si nous étions des demeurés, nous  ne nous rendons pas compte que de par le monde nous autres Noirs sommes les seuls à user de la langue de nos saigneurs dans notre éducation de base, un peu comme si une antilope qui bêle à tue-tête son indépendance s’en donnât à cœur joie de parler la langue du lion et de la faire parler à ses rejetons !

Nous croupissons stoïquement dans la dépendance à l’héritage symbolique des Blancs – langue, monnaie, religion – nous en sommes mêmes souvent très fiers et croyons pouvoir  nous en sortir avec ces boulets dans notre esprit ! Nous ne demandons pas mieux de parler et faire parler à nos enfants — les pauvres — la langue du Blanc perçue comme la langue absolue et exclusive du savoir, pendant que nous délaissons paresseusement les nôtres dans le mépris et l’oubli.

Cette leçon simple des missionnaires chrétiens, qui viennent ressusciter nos langues à notre place pour s’en servir à des fins qu’ils se sont fixées, administre la preuve de notre bêtise collective. Elle éclaira mon sentier de jogging et le rendit soudain moins aventureux, plus lumineux.

Alan Basilegpo

Un commentaire

  1. On est toujours heureux lorsque de retour de l’étranger après une longue absence de chez soi, on se retrouve au pays natal où on vit un rêve, un rêve qui vous ramène aux réalités de la vie avec les senteurs de chez soi et la sensation qu’on est recouvert du pagne de sa mère …

Répondre à Michèle Abègnonhou Annuler la réponse.

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