Nigeria : Ce que Cache la Fermeture des Frontières par Buhari

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La question de la contrebande entre le Nigeria et le Bénin est  une question de géopolitique sous-régionale sérieuse. Elle est sérieuse parce qu’elle existe depuis plusieurs décennies, et qu’elle concerne les mêmes peuples séparés par l’histoire coloniale. La fermeture a été récurrente dans l’histoire des relations entre ces deux pays frères, mais la méthode de Buhari, qui ne s’est pas embarrassé d’avertissement ni de concertation préalable, laisse perplexe. De même, le fait que, de toutes les frontières du Nigeria, ce soit seulement celles qu’il partage avec le Bénin qui sont effectivement soumises aux rudes épreuves de la soi-disant opération militaire de sécurisation  entreprise unilatéralement par le Nigeria sans concertation avec son  petit voisin. Geste pour le moins méprisant et un tantinet paternaliste. En effet, à supposer qu’au lieu du Bénin, ce soient les États-Unis d’Amérique qui étaient le voisin en question, il va de soi que Buhari aurait procédé avec plus de forme et de civilité, sinon avec stupeur et tremblement. Au lieu de quoi, le Nigeria montre ses biceps à son petit voisin accusé de tous les maux.

Si la question de la contrebande n’est pas nouvelle, pourquoi Buhari y jette tout son dévolu, alors que le pays qu’il gouverne et auquel il a promis le changement depuis bientôt cinq ans croule sous un ensemble de calamités et d’horreurs, de monstruosités et de barbaries qui font de ce pays de l’Afrique de l’Ouest dopé par le pétrole l’un des plus violents et des plus injustes de la terre ? Pourquoi tout à coup, il est apparu à Buhari qu’il suffit de fermer les frontières avec le Bénin pour que le Nigeria se porte mieux ? Pourquoi c’est surtout aux frontières du Bénin qu’il s’en prend effectivement alors que le Cameroun ou le Niger eux aussi sont en cause ?

C’est que Buhari est le type de dirigeants africains irresponsables, c’est-à-dire qui ne prend jamais ses responsabilités, et cherche toujours un bouc émissaire.

Buhari est un bigot, acquis à un vieil agenda de conquête de l’espace ouest-africain du Sahel jusqu’à la côte par les Sahélo-islamistes et dont le promoteur a été Ousman Dan Fodio, relayé ensuite par l’un des Pères fondateurs du pays, Sir Ahmadu Bello, qui disait :

« La nouvelle nation appelée Nigeria devrait être le domaine réservé de notre aïeul Ousmane Dan Fodio. Nous devons implacablement empêcher tout changement de pouvoir. Nous utiliserons les minorités du nord comme des instruments dociles et le Sud comme un territoire conquis, que nous ne laisserons jamais nous dominer, et auquel nous ne permettrons jamais de contrôler son avenir. » – In « The Parrot », 12 Octobre 1960.

Propos ouvertement suprématistes et qui malheureusement inspirent l’agenda de M. Buhari. Sinon, comment comprendre autrement le grand silence de mort qu’il oppose depuis  bientôt cinq ans aux tueries quotidiennes de dizaines de Nigérians par des Peuls soi-disant bergers ?

Il faut aussi rappeler qu’à un moment donné dans le passé, avant qu’il ne devienne président, il avait été désigné par le groupe Boko haram comme  son seul intermédiaire crédible dans d’éventuels discussions avec le gouvernement nigérian. Là aussi entre les impératifs du système de corruption dont s’enrichit l’élite de l’armée et ce qui pourrait bien être un secret gentlmen agreement entre son pouvoir et les terroristes, allez savoir pourquoi sa lutte contre Boko haram patine, et n’empêche pas ces assassins haineux de continuer à exister comme entité pourvoyeuse de violence dont il faudra tenir compte sur l’échiquier national ? Car, il semble  bien qu’il y a au Nigeria un discours de chantage par la violence, conjointement tenu par les Bergers peuls massacreurs et Boko haram. Si ce dernier groupe a été estampillé terroriste bien avant l’arrivée de Buhari au pouvoir, les Bergers peuls n’y ont pas droit, pas plus qu’un seul d’entre eux n’a été appréhendé, ni jugé, bien que le nombre de leurs victimes se compte par dizaines de milliers depuis l’arrivée de Buhari au pouvoir ! Une corporation, Miyeti Allah, qui les chapeaute et constitue un creuset d’aide logistique et stratégique de leurs attaques, et qui ne fait pas mystère de son idéologie ni de ses convictions, a pion sur rue et n’est pas du tout inquiétée par le gouvernement de Buhari ; lequel vient de faire embastiller un jeune candidat aux élections présidentielles de 2019,  Omoyele Sowore, tout simplement parce que ce journaliste activiste projetait de faire des marches placées sous le slogan de la Révolution ; le même Buhari a, sitôt arrivé au pouvoir, fait embastiller un autre jeune activiste militant autonomiste Ibo, dont l’organisation, l’IPOB, a été déclarée terroriste, alors qu’elle n’a jamais attenté à la vie d’un seul Nigérian !

Or, si les problèmes du Nigeria ne datent pas d’hier, nul doute que la gouvernance de ce vieillard apathique qui a mis plus de six mois à former son premier gouvernement après son élection en 2015, en est pour quelque chose ; gouvernance placée sous le signe du népotisme le plus obtus. 90% des agences de sécurité du pays sont aux mains d’hommes et de femmes musulmans d’ethnie peule dont une majorité de sa tribu de Daura, dans l’État de Katsina !

Ce sont ces problèmes qui sont mis au jour par Agnès Callamard, rapporteure spéciale des Nations unies pour les exécutions extrajudiciaires et arbitraires, en visite officielle au Nigeria du 19 août au 3 septembre 2019.  L’envoyée des Nation-unies était venue examiner des situations de violations du droit à la vie par des acteurs étatiques et non étatiques; la stratégie de sécurité de l’État fédéral et les réponses apportées aux allégations de privation arbitraire de la vie au niveau fédéral et à celui des États.

Selon Mme Callamard, «la situation générale que j’ai rencontrée au Nigeria est extrêmement préoccupante. À bien des égards, les autorités fédérales et les partenaires internationaux sont en face d’une cocotte-minute d’injustice. Certains des contextes spécifiques que j’ai examinés sont en train de mijoter. « 

Selon elle les  «panneaux d’alerte clignotent en rouge vif:

  1. augmentation du nombre d’attaques et de meurtres au cours des cinq dernières années, à quelques exceptions notables près;
  2. augmentation de la criminalité et propagation de l’insécurité;
  3. échec généralisé des autorités fédérales à mener des enquêtes et à demander des comptes aux auteurs, même pour des meurtres de masse.
  4. manque de confiance du public envers les institutions judiciaires et les institutions de l’État en général;
  5. niveaux élevés de ressentiment et de griefs au sein et entre les communautés;
  6. récits ethniques et religieux toxiques et idéologies «extrémistes» – caractérisés par la déshumanisation des «autres» et le déni de la légitimité des revendications des autres;
  7. une violation généralisée de l’état de droit, avec des conséquences particulièrement graves pour les populations les plus vulnérables et les plus démunies du Nigeria ».

L’ONU a observé qu’un état de droit faible et la crise de brassage sont étroitement liés, et se complètent pour engendrer :

  1. une explosion démographique à l’échelle nationale
  2. l’augmentation des taux d’extrême pauvreté qui caractérise la réalité d’environ la moitié de la population nigériane.
  3. Ceci est exacerbé par la dégradation croissante de l’environnement et de la désertification partout en Afrique de l’Ouest.
  4. Il est également alimenté par la prolifération croissante d’armes de petite taille et de qualité militaire rendues disponibles du fait de l’instabilité régionale et provenant, selon certains rapports, d’aussi loin que le nord du conflit libyen.

Selon l’envoyée des Nations-Unies, « Ces pressions régionales et nationales plus larges exercées sur les divers systèmes éco-politico-économiques du Nigeria produisent des systèmes localisés et des schémas de violence à l’échelle nationale, dont beaucoup semblent échapper à tout contrôle. »

Ils coûtent la vie à des milliers de personnes et incluent, par exemple, meurtres arbitraires dans le contexte de:

  1. conflit militaire dans le nord du pays, contre Boko Haram et des groupes dissidents;
  2. conflit dans le Centre du pays, ainsi que dans certaines parties du nord-ouest et du sud, entre éleveurs peuls et communautés d’agriculteurs appartenant à divers groupes ethniques;
  3. cultisme dans les états du sud producteurs de pétrole
  4. d’autres gangs criminels bien organisés;
  5. les milices locales engagées dans l’extraction minière et le vol de bétail dans le nord-ouest, en particulier à Zamfara;
  6. les répressions des Autonomistes Ibo du Biafra (IPOB), du Mouvement islamique du Nigéria (IMN) et du Mouvement pour la survie du peuple Ogoni (MOSOP);

Et la réponse de l’Etat à ses violences loin de les apaiser ou le les éradiquer, ne fait que les aggraver ; ces réponses suivent une modalité généralisable à l’échelle nationale et comprennent :

  1. usage excessif de la force meurtrière par la police et l’armée, en violation des normes internationales applicables,
  2. manque d’enquêtes efficaces,
  3. absence de poursuites significatives,
  4. la militarisation du maintien de l’ordre – qui sont toutes aggravées par le manque de transparence et de stratégie de communication efficace sur la grande majorité des problèmes de sécurité, alimentant une méfiance accrue et une perte de confiance envers les agences de sécurité.

Ce bref aperçu des problèmes sécuritaires, humains et humanitaires tels que relevé par l’envoyée des Nations-unis, n’épuise ni son sujet ni la diversité des problèmes socioéconomiques auxquels la gouvernance apathique et inefficace de M. Buhari est confrontée. L’insuffisance de ses réponses avait été stigmatisée  lors du débat de la dernière présidentielle, où Monsieur Buhari a refusé de se présenter devant ses pairs candidats, comme l’économiste Kinsley Moghalu, qui a brossé un tableau catastrophique de son bilan. Et, à chaque fois, la réponse de Monsieur Buhari a consisté à se défausser sur les autres, à fuir ses responsabilités. Pour ce qui est de la sécurité, la montée en puissance du groupe Boko haram, les tueries perpétrées en toute impunité par les éleveurs peuls, sans compter les meurtres divers et variés qui ont libre cours dans le pays sont la conséquence de la déstabilisation de la Libye, et la mise en circulation des armes de guerres meurtrières qu’elle a induite. Pour ce qui est des problèmes économiques, de la misère qui frappe plus de la moitié de la population,  eh bien, le mal vient de l’extérieur : les efforts du Nigeria dans les domaines agricoles et industriels sont sapés par l’importation dans le pays  de produits interdits, comme le riz, les poulets congelés, les voitures d’occasion, qui transitent par les frontières terrestres. Mais bien que le Nigeria aient quatre pays frontaliers qui sont le Tchad, le Cameroun, le Niger et le Bénin, c’est surtout sur ce dernier que Buhari a jeté son dévolu, et ce pour des raisons à la fois objectives et moins objectives.

En effet, de tous, le Bénin est potentiellement le plus pauvre, celui qui dispose d’un corridor sur le golfe du même nom, celui dont l’économie est le plus basée sur le modèle d’un État voyou. Mais aussi, le Bénin est de tous les voisins du Nigeria, celui perçu comme le moins musulman et le moins sahélien. Si les opérations militaires décidées par le gouvernement nigérian aux frontières du pays devaient avoir un caractère intrinsèquement sécuritaire, c’est bien moins aux frontières du Bénin qu’à celles du Niger, du Tchad  ou du Cameroun où Boko Haram et les autres groupes terroristes sont plus actifs qu’elles devraient être plus rigoureuses. Or en vérité, les troupes participant à ces opérations sont essentiellement massées aux frontières béninoises, et ne se manifestant qu’épisodiquement ou qu’à titre symbolique sur les autres frontières, histoire de faire illusion et de ménager les susceptibilités béninoises.

Donc, alors qu’il attend non sans une certaine tension le verdict de la cour suprême sur la contestation par le candidat de l’opposition PDP, Monsieur Abubakar Atiku de sa réélection, alors que la jeunesse et la grande majorité de ses concitoyens se morfondent du paradoxe de sa continuité inopérante à la tête d’un pays théâtre de mille et une violences atroces, de mille et une injustices sociales, ethniques, économiques, etc…Buhari, l’homme qui n’est jamais responsable de rien, préfère détourner les attentions vers les acrobaties de ses troupes à la frontière béninoise.

Bien que le fait de montrer du doigt la nature contrebandière de l’économie béninoise soit pertinente, ce geste participe aussi d’une logique de bouc-émissaire dont il faut espérer que les Nigérians ne seront pas dupes longtemps.

Adenifuja Bolaji

Buhari et les Fermetures de Frontière du Nigeria : Une Vieille Histoire

Nigeria/Bénin : les Frontières d’une Nouvelle Économie Politique

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Un commentaire

  1. Voici maintenant que des nigérians se font lapider en Afrique du Sud, que va- t -il pouvoir faire !!!! wait and see…

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