Trois Erreurs à ne pas Commettre dans la Lutte Contre le Franc CFA

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Le charivari  contre le CFA monte en puissance. Après 60 ans de léthargie, les Africains sont en train de mettre le doigt sur un aspect important de leur sujétion ineffable. La lutte contre le CFA est une étape décisive dans l’objectivation de notre asservissement qui, ces 60 dernières années, a été muselé et privé des voies et moyens de sa traduction légale et politique.

Si nous poussons plus loin cette objectivation, si  à notre domination nous parvenons à donner un contenu objectif conforme à la légalité internationale — et à cet égard les critiques de la France par l’Italie constituent un élément appréciable – il n’y aurait pas en principe de raison que les organisations internationales, l’ONU en tête, placées au pied du mur, ne prennent leurs responsabilités, et continuent de faire la politique de l’autruche comme  cela  a été le cas depuis plusieurs décennies.

Les indépendances intervenues en grande partie au début des années 60, même si elles furent décrétées et octroyées de façon paternaliste, le furent sous la pression conjointe de la lutte d’émancipation des peuples africains et du choc moral subi par les alliés lors de la seconde guerre mondiale, qui a vu leur propre liberté menacée ou malmenée par l’Allemagne nazie. De ces deux facteurs causaux, force est de penser que le second a été déterminant dans le semblant de desserrement de l’étau colonial de l’Occident au lendemain de la guerre. En effet, passé le choc du nazisme, l’instinct de domination et le besoin d’exploiter une Afrique vulnérable et sans défense reprirent leur droit. Très vite, les puissances coloniales, notamment la France, restaurèrent les anciens rapports de domination sous une forme internationalement déniée. Les indépendances s’avérèrent être un leurre cruel. Alors que le concert des nations a fait passer dans ses mœurs des concepts politiques issus de l’histoire de la lutte d’émancipation, comme le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, l’autodétermination, l’égalité des nations, etc… l’Afrique, remise dans les fers coloniaux derrière le rideau du théâtre international, a perdu du même coup la capacité d’objectiver sa condition de sujétion : à son corps défendant, celle-ci est devenue ineffable. De cette aphasie politique, l’Afrique a été complice elle-même dans une certaine mesure, et ce pour plusieurs raisons.

D’abord, il y a eu l’effet soporifique de l’indépendance, la croyance naïve en son authenticité qui a maintenu les peuples dans une fierté gratuite en entretenant une espérance illusoire. Il y a la faiblesse humaine des élites africaines plus pressées de prendre la place des Blancs et de se laisser griser par l’ivresse du pouvoir vacant plutôt que de retrousser les manches pour imaginer et jeter les bases de leur destin collectif de peuples indépendants. Et puis, il y a les dogmes postcoloniaux – comme l’intangibilité des formations étatiques et territoriales héritées du colonialisme – qui ont compliqué le processus d’émergence des nations. Enfin, il  y a l’aliénation multiple consubstantielle à la tragédie coloniale qui affubla les Africains de systèmes identitaires, symboliques et politiques étrangers à leurs âmes, à leurs cultures et à leurs intérêts (langues, religion, monnaie,  structure étatique, etc.)

Bref, l’incapacité des élites dirigeantes africaines à prendre du recul vis-à-vis de l’héritage colonial a constitué le contexte catalytique de la dissolution objective de l’indépendance des Etats. Mais, par-dessus tout, l’une des erreurs qui rend raison du retour en force des Occidentaux et de l’enfermement des Africains dans la cage invisible du néocolonialisme, est le fait que l’indépendance a été décrétée ou octroyée, ou même arrachée sans que cette entreprise politique foncièrement inhumaine et raciste, coupable de crimes monstrueux contre l’humanité n’ait jamais eu à en rendre compte, et n’ait pas été contrainte à faire une nécessaire réparation. Si tel avait été le cas, si, au lieu que ce soient les victimes du colonialisme qui – comme en Haïti ou en Afrique — aujourd’hui paient la dette coloniale à leurs voleurs et leurs violeurs, ceux-ci avaient été contraints a payer pour leurs crimes, ils n’auraient certainement pas la bonne idée de récidiver ; et il n’y aurait pas de néocolonialisme aujourd’hui ni cette arnaque du CFA. Persuadés que tout crime commis donnera lieu à réparation financière, matérielle, morale et politique, il y a longtemps que les Occidentaux auraient renoncé au petit jeu du néocolonialisme, cette cage invisible dans laquelle ils se plaisent à enfermer les Africains dans l’indifférence ou la complicité du monde.

Donc, la première erreur à ne pas commettre dans la lutte pour l’indépendance financière et économique de l’Afrique est de reconduire les erreurs commises lors de la lutte pour l’indépendance politique. Dans la lutte qui se mène actuellement visant à mettre fin au règne de l’arnaque du CFA, il ne faudra pas se contenter de se voir « octroyer »  la liberté de battre sa monnaie et de crier victoire !  Il faut être plus exigeant, politiquement et moralement. L’affaire du CFA étant une arnaque, un immense crime financier aux conséquences humaines tragiques, doit être traitée comme un crime, un abus de biens humains. Si les Africains réussissent à mettre fin à cette monnaie, ils doivent exiger dans le même élan réparation du lourd préjudice subi. Non seulement les milliards de milliards de dollars volés par la France dans le cadre de cette arnaque parallèle au pillage multiforme des ressources du continent doivent être remboursés, mais les conséquences humaines pour l’Afrique de cette spoliation et de ces pillages doivent être prises en compte.

Cela étant dit, les passions, l’euphorie de la lutte contre le CFA ne doivent pas nous faire perdre ni notre lucidité ni notre acuité analytique sur la situation globale de l’Afrique. Par exemple, la tendance à prêter tous les maux de l’Afrique aux Blancs et particulièrement à la France ne résiste pas à une observation objective sans parler d’une analyse rigoureuse de sa situation culturelle, éthique et  politique dans le concert des nations. Le lien qui est fait entre le CFA et l’immigration – dans lequel s’engouffre l’extrême droite européenne – s’il n’est pas faux constitue un raccourci dont il ne faut pas abuser. Les Nigérians, les Ghanéens et d’une manière générale, l’Afrique anglophone qui représente un pourcentage non-négligeable des migrants et notamment des victimes des naufrages en Méditerranée n’utilisent pas le CFA. Et même si dans leur ensemble, les pays anglophones qui ont leur propre monnaie se portent économiquement mieux que leurs frères francophones, ils restent que les économies africaines se ressemblent toutes par leur faciès débile et caricaturale d’économie de rente avec un faible taux d’industrialisation.

Donc,  la deuxième erreur à éviter c’est de faire du CFA le bouc-émissaire de nos maux, de nos travers et de nos insuffisances. Cette mise en garde n’a rien à voir avec les vues douteuses d’un homme comme Lionel Zinsou qui, en réponse aux critiques virulentes du gouvernement italien sur le rôle colonial néfaste de la France en Afrique et l’arnaque du CFA, est monté au créneau pour en appeler à une discussion sereine à l’écart des discours populistes ou passionnés. Monsieur Lionel Zinsou est dans son rôle de soldat de première classe intellectuelle de la Françafrique. Dans sa réaction, il se pose en expert et en sage, par opposition à ceux qui, critiques du CFA, seraient animés par la passion ou l’idéologie. Ce partage des eaux est aussi inducteur que manichéen.

L’attitude de Lionel Zinsou et des soldats de la Françafrique de son acabit qui proposent de s’asseoir et de discuter sereinement du CFA est une erreur en même temps qu’une provocation politique pour le moins perfide. Car le véritable scandale du CFA n’est ni monétaire ni financier mais éthique et politique. Comment se fait-il que 60 ans après leur indépendance, les Etats africains en soient encore à devoir discuter de leur monnaie avec une puissance coloniale européenne ? Comment peut-on naturaliser une telle aberration en parlant de s’asseoir pour discuter tranquillement du CFA avec la France ? Il n’y a rien à discuter. Et la possibilité, l’idée même d’une telle discussion et ceux qui la préconisent font partie du problème. Est-ce que l’Inde discute de sa monnaie avec le Royaume-Uni ? Pire encore, est-ce que la France discute de sa monnaie avec la Chine ? Est-ce que c’est à Shanghai qu’on imprime la monnaie française ? Est-ce que c’est la Chine qui a baptisé la monnaie française ?

La monnaie est le symbole d’échange propre à une nation ou une communauté ; elle en exprime la souveraineté. Donc contrairement au faux discours d’expert des soldats patentés de la Françafrique, l’erreur à ne pas commettre est de donner sens si peu que ce soit à l’idée farfelue et passablement inductrice d’une discussion sereine  avec la France autour du CFA qui aurait pour but de nous vanter les mérites d’un scandale qui a trop duré.

Adenifuja Bolaji

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Un commentaire

  1. Il y avait il y a quelques années un charivari sur la dette coloniale Haïtienne. Qu’est devenu ce mouvement ? La France a-t-il éteint le feu en soudoyant des ludions au pouvoir ?

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