Elenre, l’Histoire d’une Rivière Magique

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Le roi Ajaka, était l’un des anciens roi d’Oyo ; il était le frère de l’impétueux Shango, connu pour son caractère coléreux. Ajaka eut deux règnes. Au cours de son premier règne, il avait été jugé trop pacifique, car les gens le comparaient à son frère Shango,  un va-t-en-guerre, volontiers sanguinaire. Et il fut détrôné pour cette raison. Mais avec les années, la situation du pays changea et Ajaka devint à nouveau roi. Dès lors, il n’eut de cesse de montrer qu’il avait changé aussi. Il devint un va-t-en-guerre et ne rougissait plus d’être comparé à Shango. Par monts et par vaux, il allait guerroyant contre ses vassaux et ses rivaux, croisant le fer dans des contrées éloignées comme dans des contrées proches. Il déclara la guerre à 1060 de ses vassaux parmi lesquels se trouvaient les Onikoyi, Olugbon, et Aressa, des rois provinciaux de premier plan. Pour vaincre ses ennemis et les réduire, Ajaka s’était assuré du service d’un aréopage de magiciens chevronnés.
A la fin d’une longue campagne où le roi Ajaka a vaincu moult rivaux, réduit un grand nombre d’ennemis et tué autant de vassaux récalcitrants, trois de ses meilleurs magiciens, Paku, Abitibiti, et Elenre vinrent le voir et demandèrent humblement à être autorisés à rentrer chez eux. Le roi s’opposa à leur demande de peur qu’ils n’aillent offrir leurs services à d’autres rois qui se trouveraient alors en possession des mêmes pouvoirs que lui. Comme les trois magiciens étaient décidés à passer outre le refus du roi, ils firent la preuve que leur pouvoir les en rendaient capables. «Ô Sire, dirent-ils, nous vous avons demandé la permission par pure courtoisie, mais nous pouvons très bien partir sans elle. »
Là-dessus, Paku s’affala devant le roi et disparut. Abitibiti lança un rouleau en l’air et, grimpant le long du fil qui en sortit, il disparut en un tournemain. Elenre, quant à lui, resta coi et ne fit rien.
«C’est à votre tour de disparaître, dit le roi Ajaka, tremblant de colère, sinon je vous tuerai. »
« Vous ne pouvez rien me faire, dit Elenre, très sûr de soi. »
Alors, Ajaka qui était devenu aussi coléreux que Shango, ordonna à son bourreau de décapiter l’audacieux magicien qui osait le braver. Mais, à l’épreuve, l’épée se brisa en deux, et le bras du bourreau disparut. Ajaka ordonna de transpercer Elenre, mais la lance se tordit. Alors, on tenta de faire rouler sur lui un gros rocher mais le rocher glissa sur Elenre comme de l’eau sur le dos d’un canard.
Comme Elenre tenait tête à Ajaka, certains conseillers résolus à labourer la terre même avec une génisse, conseillèrent au roi de faire venir son épouse. Ce qui fut fait, et lorsque Ijaehin, la femme de Elenre arriva, le roi lui demanda de révéler le talon d’Achille de son époux. Ijaehin ne résista pas longtemps face à la demande royale, et se mit à table. Elle fit savoir au roi qu’un brin de paille tiré d’un toit de chaume suffirait à décapiter son mari.
Ainsi édifiés par Ijaehin, le roi et ses hommes parvinrent à décapiter Elenre. Mais quand la tête du magicien fut tranchée par la paille, elle glissa et se colla à la main du roi. L’incident n’était pas banal, car la tête du magicien était fermement collée à la main du roi, et il n’y avait pas moyen de l’en libérer. Cette situation terrible affecta la santé du roi, car la tête du magicien se révéla vorace et toute nourriture ou boisson que le roi voulait porter à sa bouche était directement engloutie par elle. Privé de nourriture et de boisson, Ajaka maigrissait à vue d’œil, faiblissait et commençait à sentir le sapin.

L’affaire était devenue sérieuse. Pour sauver la vie du roi et la paix du royaume, des magiciens de toutes les tribus et régions d’Oyo furent convoqués à la hâte au chevet du roi. Mais chaque fois qu’un magicien se présentait en bombant le torse, la tête se riait de son ordonnance en ridiculisait les ingrédients et renvoyait le pauvre au diable. Et le défilé des magiciens se poursuivait, tous plus prétentieux les uns que les autres, mais d’une vanité incurable. Pendant ce temps, la tête continuait d’engloutir toute nourriture ou boisson destinée au roi, et celui-ci était devenu aussi maigre qu’un spectre.

Enfin, un jour arriva un magicien nommé Asawo. Avec humilité, Asawo se prosterna devant la tête et s’écria:
«Qui suis-je pour m’opposer à toi, Ô, grand Elenre ? En quoi suis-je meilleur que mes prédécesseurs que tu as déjà envoyé paître ? Je suis seulement venu parce que le roi me l’a ordonné. »

Ce à quoi Elenre répondit :
« Asawo, je te respecte, parce que tu es sage et tu te respectes! Je vais céder à ta prière » Et aussitôt, la tête tomba au sol, roula, et se transforma en une rivière. De nos jours, cette rivière s’appelle encore Odo Elenre, c’est-à-dire rivière Elenre.

Ijaehin, la femme du magicien fut elle aussi transformée en rivière, mais parce qu’elle avait trahi son mari, Elenre la condamna à stagner, et elle n’est plus qu’un marigot aujourd’hui.

Binason Avèkes, in Conte de Kétou

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